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« Il a travaillé la peau comme sa peau », Nathalie Serfaty nous parle du Fonds de dotation Yohan Serfaty

par Yaël Hirsch
14.09.2026
Photo Yo Lucian Bor_page-0001

A l’occasion de l’hommage que le Musée des Arts décoratifs consacre à Yohan Serfaty du 11 novembre 2026 au 21 mars 2027, Nathalie Serfaty revient sur le parcours de son frère, créateur de mode disparu en 2013. Dix ans après la mort de son frère, elle a ouvert les caisses restées dans sa cave. De ce tri sont nées deux donations au Palais Galliera et au Musée des Arts décoratifs, une vente pendant la Fashion Week, un fonds de dotation et un prix pour les jeunes créateurs.

Du 11 novembre 2026 au 21 mars 2027, le Musée des Arts décoratif rend hommage à Yohan Serfaty, fondateur de Y/Project et spécialiste du cuit, disparu en 2013. Présentée dans les salles médiévales du musée, l’exposition met en dialogue ses créations avec celles de plusieurs jeunes créateurs soutenus par l’ANDAM.

Derrière cet hommage, il y a aussi le travail de sa soeur, Nathalie Serfaty, qui s’est attachée à préserver ses collections et à faire vivre son héritage. Elle revient ici sur le parcours de son frère et sur la manière dont ses créations continuent de circuler et d’inspirer.

Première question, un peu bête : parlez-moi de votre frère. Qui était-il, en tant que créateur ?

Mon frère a toujours dessiné. Toujours. Tout jeune, il dessinait très bien. Il a commencé des études scientifiques à Genève, puis les a abandonnées pour entrer à la Haute école d’art et de design de Genève [à vérifier]. C’est là qu’il a créé ses premières sociétés. Il a animé une dynamique de la couture à Genève et en est devenu une figure importante : il a été président des couturiers genevois à vingt-quatre ans.

C’était un grand garçon, un grand dandy d’un mètre quatre-vingt-douze. Il était lui-même sa propre représentation.

Puis il est monté à Paris, il a travaillé avec Fayçal Amor, chez Plein Sud, avant de créer sa première marque. Il a toujours travaillé à partir de ses rêves. Ses créations en sont l’incarnation, avec leurs mythologies propres.

Quelles mythologies nourrissaient son imaginaire ?

Albert Cohen et Belle du Seigneur. Robin des Bois. Out of Africa. Tout ce qui touche au Moyen-Âge également : le roi Arthur, les chevaliers. La rêverie d’adolescente, le cinéma américain des années 1950… Tous ces univers ont nourri sa création et l’ont incarnée.

En regardant ses pièces, on perçoit une forme de minimalisme, presque un côté Margiela. Comme si les rêves étaient ramenés à leur essentiel. Comment expliquez-vous cette évolution ?

C’est dix ans avant sa mort, lorsque la maladie s’est déclarée, que son travail a évolué dans cette direction. Il y a eu une forme d’urgence, une simplification, une épure. Il avait toujours fait preuve d’une très grande exigence dans les détails, les matières et les matériaux, mais son travail a alors pris une autre dimension.

Je n’aime pas trop le terme qu’il employait, il parlait de passion — moi je voyais une œuvre.

La peau comme matière et comme sujet

Cette oeuvre avait-elle un nom, un fil conducteur ?

Il a construit un ensemble qu’il appelait [titre à vérifier]. Tous les noms de ses collections renvoyaient à la peau, à l’incarnation, à la fin. La dernière s’appelle Release. L’avant-dernière, Parasomnia. Avant, il y a eu Chairman, Jugement dernier.

Il a travaillé la peau comme sa peau. Il avait une grosse cicatrice, laissée par sa première chirurgie. Il a ensuite travaillé des peaux de crocodiles scarifiées : au moment de la mise à mort, la lame laisse des traces. Il a voulu les conserver, les garder comme des scarifications.

La collection s’appelait Y-scar. À un moment il hésitait à mettre un point entre le S et le C. Y Scar, scarification : c’est de là que vient Y/Project.

Quand Y/Project est-elle née ?

En 2010.

Votre frère se savait-il déjà malade ?

Oui, bien sûr.

Il n’a pas fondé la marque seul.

Il l’a créée avec Gilles Elalouf, qui est malheureusement décédé lui aussi, d’un cancer du cerveau, il y a deux ans — c’est ce qui a sonné la fin de la marque. Elle avait continué après, avec Glenn Martens, qui avait été l’assistant de Yohan. À la mort de Gilles, elle s’est éteinte.

Une marque internationale, une diffusion volontairement étroite

Y/Project était très international. Votre frère s’est-il toujours inscrit dans cette dimension ?

Il y avait aussi une influence japonaise. Il a commencé à travailler le cuir avec une entreprise turque, Vespucci, dont il est devenu directeur artistique. Ils travaillaient beaucoup pour une marque *à préciser*, notamment pour le marché russe. C’était plutôt alimentaire, si je puis dire.

Très vite, il a créé avec eux une marque, VSP, qu’il a développée avec L’Eclaireur. C’est là qu’il a commencé à être présent chez eux.

Puis sa maladie s’est déclarée et il a voulu s’autonomiser, mettre son nom : la marque est devenue Yohan Serfaty, avec le nom barré dans le logo. Cela s’est fait avec L’Éclaireur, un concept store à la diffusion très sélective, mais aussi à l’étranger. Il y avait des boutiques L’Éclaireur au Japon, en Chine je crois, et aux États-Unis.

Et il ne travaillait pas uniquement avec L’Éclaireur : il participait aussi à la Fashion Week, le Tranoï. Il a rayonné à l’international, mais il ne voulait pas que son travail devienne populaire. Il voulait que ce soit très ciblé.

Était-il sensible aux questions de cuir végétal, de cuir recyclé ?

Ce n’était pas encore la question, à l’époque. Les choses ont beaucoup changé depuis. Lui, c’était la peau. Il est parti faire un grand safari au Kenya. Le premier argent qu’il a gagné, quand son activité a commencé à marcher, il l’a investi là-bas.  Il en est revenu avec des peaux. Il en avait chez lui.

La mode faisait-elle partie de l’histoire familiale ?

C’est assez drôle : mon père a été professeur de dessin de mode au Maroc. C’est improbable. Mon père était avocat et, après être passé par l’Alliance, comme beaucoup, il a enseigné au Maroc. Il y a été professeur de dessin de mode. Nous avons encore les dessins de ses élèves, réalisés avant qu’il devienne avocat.

De la cave aux collections publiques

Comment est née l’idée de la fondation, de préserver et de transmettre les collections de votre frère ?

J’avais dans ma cave des caisses entières de ses collections. Depuis son décès j’essayais de m’en saisir, d’en faire quelque chose. Je n’y arrivais pas. J’avais fait appel plusieurs fois à une amie qui avait été l’assistante de Yohan pendant longtemps. Nous avions essayé, mais cela tombait à l’eau à chaque fois.

Et aux dix ans de sa mort, je me suis dit que ce n’était plus possible. Il fallait y aller.

J’ai même payé quelqu’un pour m’accompagner : la commissaire d’exposition Nathalie Béraud. Il fallait aussi que ce soit une amie, parce que c’était une charge émotionnelle pour moi. Quand je finissais de travailler sur ces pièces, j’étais vidée. C’était dur. Nous avons trié.

Comment les pièces sont-elles entrées dans les collections publiques ?

J’ai commencé par le musée de la mode de Marseille. Je me disais qu’une mode méditerranéenne, avec des créateurs de la Méditerranée, aurait du sens. Au début ils étaient intéressés, mais le projet n’a finalement pas abouti.

Alors j’ai pensé au musée Galliera. Nous avons écrit et Alexandre Samson, qui s’occupe des collections contemporaines, a répondu immédiatement. Il voulait voir les pièces.

Nous avons transformé mon appartement en showroom. [Prénom à préciser] a travaillé à retrouver les collections et à les remettre en état de présentation. Alexandre Samson est venu et nous a dit : « J’ai l’impression d’être étudiant et d’entrer chez L’Éclaireur ».

À l’époque, je voyais tout ça comme un épilogue. Il a sélectionné des pièces et m’a tout de suite conseillé de contacter le Musée des Arts décoratifs, notamment Sophie Lemahieu, qui s’occupe des collections mode. Elle est venue et a également sélectionné des pièces.

Cela a duré un an, entre les comités d’acquisition. Les deux musées ont retenu une douzaine de pièces chacun. C’était déjà une reconnaissance de son œuvre, qui entrait dans le patrimoine français.

Vendre pour transmettre

Que restait-il des collections après les donations aux musées ?

Il me restait environ trois cents pièces. Je ne savais pas quoi en faire. Je me suis dit qu’il fallair les vendre, qu’elles devaient repartir dans la vie.

Mais comment ? Il fallait un public averti, donc vendre pendant la Fashion Week. Et cet argent, qu’est-ce que j’allais en faire ? Je me suis dit : « Fais ce que tu sais faire ». J’ai créé un fonds de dotation et je lui ai donné les pièces. L’idée était de créer un prix au nom de Yohan pour soutenir les jeunes créateurs.

Comment ce projet s’est-il concrétisé ?

J’ai d’abord travaillé avec le festival de la jeune création de mode, à la villa Noailles. J’ai contacté son directeur, Jean-Pierre Blanc. Il m’a dit que, puisque c’était l’anniversaire du festival cette année-là, le prix porterait le nom de Yohan Serfaty. Tout semblait bien engagé, puis le projet s’est écroulé. Je me suis dit que je ne pouvais pas continuer avec eux.

Nous nous sommes alors tourné vers l’ANDAM et Nathalie Dufour. Y/Project avait reçu deux fois le prix ANDAM : cela avait du sens. Nous avons monté un partenariat et communiqué ensemble sur la vente. Les bénéfices sont destinés au projet.

Il me reste encore des pièces, une centaine, peut-être cent cinquante. Je ne suis pas arrivée à tout écouler.

Une exposition au Musée des Arts décoratifs

Comment est née l’idée de cette exposition au MAD ?

Nathalie Dufour me racontait qu’elle avait organisé une exposition au MAD pour un anniversaire de l’ANDAM. Je me suis dit que nous pouvions recommencer, puisque le musée possède désormais des pièces de Yohan.

Mais ce que je voulais, c’était un travail de transmission autour du cuir, entre Yohan et les jeunes créateurs. Nous avons proposé le projet proposé au MAD.

L’exposition aura lieu à partir du 11 novembre et jusqu’en mars, dans les salles médiévales. Ce sera une petite exposition, un écrin. Il y a notamment une chambre reconstituée, avec une boiserie et plein d’autres choses. C’est une salle riche.

Combien de pièces ?

Nous sommes encore en train de déterminer le nombre exact. Ce sera un mélange des pièces de Yohan, de celles qui ont été données au musée et de créations de jeunes créateurs travaillant le cuir, issus de l’ANDAM.

Les dialogues

Le fonds perdure, autour des jeunes créateurs mais aussi du dialogue. Qu’est-ce qui aurait plu à votre frère ?

Yohan était toujours dans le dialogue. Je crois que nous avons reçu cet héritage. Ça me tenait à cœur de porter ces valeurs, qu’il portait lui aussi jusque dans son travail.

Son travail est traversé par de nombreux dialogues culturels : l’Inde, la Chine, le Kenya, le Japon. Le judaïsme n’en était pas absent non plus. Il a notamment crée un bijou de main, une lanière de cuir qui remonte et se serre sur le bras.

Qu’est-ce qui vous a le plus touchée pendant la vente ?

La rencontre du public. C’était un public averti, puisque la vente avait lieu pendant la Fashion Week, mais aussi de jeunes créateurs qui n’avaient pas connu Yohan et qui connaissaient pourtant son travail par coeur.

Il y avait des petites marques de T-shirts qu’il avait créées. Je pensais que personne ne les connaissait, je ne les avais même pas mises dans l’accrochage. Des visiteurs me demandaient : « Vous avez les T-shirts de Yohan ? ». Ils connaissaient tout. On me demandait si j’avais le bracelet phylactère.

Certains venaient de Berlin, de Londres ou des États-Unis. Ils connaissaient son travail jusque dans ses détails. C’était incroyable.

Ces rencontres m’ont permis de comprendre son impact dans la mode. On lui reconnaît aussi son travail sur la silhouette masculine. Il a participé à cette transformation, à la possibilité de se présenter autrement, sans cravate, avec une silhouette différente, qui est aujourd’hui devenue naturelle.

Il a été parmi les premiers. C’était une époque, celle de [créateurs à préciser], de Carol Christian Poell. Toutes ces marques sont nées en même temps, avec des inspirations communes. C’est la même histoire.

Et le prochain dialogue ?

J’accompagne actuellement un jeune créateur sud-américain, Dan Silva, qui m’a lui-même accompagnée dans le projet autour de Yohan. Il vient de créer le LATAM Fashion Circle, qui vise à aider et promouvoir les créateurs latino-américains.

Nous les accompagnons pour la prochaine Fashion Week, avec le fonds Yohan Serfaty. Mais le fonds pourrait aussi soutenir d’autres initiatives, par exemple des projets éducatifs autour du vivre-ensemble, à travers l’art et l’éducation.

Nous verrons quels projets se présenteront. La filiation s’est consstruite dans la mode, et cela a du sens de la faire vivre dans ce domaine.

visuel : Lucian Bor