Ce mardi 15 septembre à la Salle Pleyel , Arts & Crafts, avec Metric, Broken Social Scene et Stars, n’a pas seulement réuni trois groupes majeurs de l’indie rock canadien. Ils ont montré quelque chose de plus rare : une communauté musicale qui, vingt-cinq ans après ses débuts, continue de se prêter ses chansons, ses musiciens et ses souvenirs.
À Pleyel, le passé était partout, dans les chansons, dans les visages, dans les noms sur l’affiche, dans les souvenirs que chacun apportait avec lui. Et pourtant la soirée ne ressemblait pas à un mausolée car il n’y avait nulle nostalgie.
C’était même exactement l’inverse.
Les chansons circulaient. Les musiciens passaient d’un groupe à l’autre. Les voix réapparaissaient ailleurs. Tous étaient là pour faire vivre cette idée folle née dans la tête de Kevin Drew et Brendan Canning en 1999 à Toronto : fonder une auberge espagnole de la musique où les personnalités pourraient entrer puis sortir, apporter des idées puis en prendre. Une communauté libre et libertaire, pour et par la musique !
Sur scène, on se serait presque cru dans une pièce de Feydeau, avec ses portes et ses placards, plutôt qu’à un concert. Mais il n’y avait pas de cocus, juste des gagnants.
En raison d’un flou artistique de la salle sur l’horaire de début du spectacle, vous ne pourrez pas bénéficier du récit de la prestation de Stars. Mais leur présence, tant avec Broken Social Scene qu’avec Metric, nous a permis d’apprécier leur talent. Souhaitons les revoir très bientôt à Paris pour entendre encore une fois « Your Ex-Lover Is Dead ».
Lorsque BSS arrive sur scène, on pense tout de suite à la tournée Mad Dogs and Englishmen de Joe Cocker et Leon Russell en 1970, même si les styles musicaux diffèrent. Il ne manque plus que le barnum. Cinq guitaristes sur le devant, le batteur, une claviériste-percussionniste, deux chanteuses (mais ils chantent tous), une section de cuivres riche de cinq musiciens… et tous ceux de Stars et de Metric qui apparaissent et disparaissent. Et le pire, c’est que ça fonctionne : on n’a qu’une envie, les rejoindre sur l’estrade pour hurler, sauter et rire avec eux. On a pu compter jusqu’à quatorze personnes en train de jouer ensemble.
En vrac : Kevin Drew, Brendan Canning, Andrew Whiteman, Justin Peroff, Charles Spearin, Sam Goldberg, ainsi qu’Emily Haines et Jimmy Shaw de Metric, Hannah Georgas et Amy Millan de Stars aux chœurs. Enfin, l’épouse de Kevin assure les claviers, les percussions et les chœurs.

La machine aurait pu être un diesel : elle démarre sur les chapeaux de roues en interprétant successivement « Cause = Time » → « 7/4 (Shoreline) » → « Ibi Dreams of Pavement », provoquant une crise d’apoplexie dans le public. Une impression d’être toujours au bord du précipice joue avec nos nerfs. Et l’entrée d’Hannah Georgas et d’Amy Millan fait monter la tension tant leurs voix s’accordent dans ces harmonies rock si particulières. Avec ces trois titres, ils plantent le décor et cette tension ne quittera plus le set.
Les morceaux se succèdent, sans aucune chronologie, avec un fil conducteur : surprendre. Et le but est atteint. L’entrée de la section de cuivres à la fin de « 7/4 (Shoreline) » reste inoubliable, tant elle est spectaculaire.
Au cours du show, deux anniversaires sont fêtés, dans un style très éloigné de Stevie Wonder.
Le point culminant du concert est atteint avec l’entrée d’Emily Haines et Jimmy Shaw pour interpréter leur plus gros tube : « Anthems for a Seventeen Year-Old Girl », rendu célèbre par Emily en 2002. Et qui parle de nostalgie !
« She was a girl who could never be a girl » chante Emily. Le morceau fonctionne par fragments de mémoire plutôt que par narration, et la musique parfait ce sentiment saccadé.
Leur set se termine avec « KC Accidental », le morceau qui ramène à l’ADN instrumental et expérimental de BSS. « Souvenez-vous de ce que nous sommes », semble dire ce final.
Les lumières s’éteignent. Les enceintes diffusent « Real Good Time Together » de Lou Reed. Quelle élégance et quel message ! La salle en tremble.
Emily Haines au chant et aux claviers, James Shaw à la guitare et aux synthés, Joshua Winstead à la basse et aux synthés, et Joules Scott-Key à la batterie, investissent la scène, et la salle explose pour plus d’une heure.
En commençant le set avec « Victim of Luck », première chanson de Romanticize the Dive, leur dernier album, le message est clair : vous êtes ici pour voir et écouter le Metric d’aujourd’hui.
Derrière James et Joshua, de grands pupitres où une multitude de LED scintillent. Ils s’y affairent en plus de leurs instruments respectifs. En fait, plutôt que de nous servir des bandes enregistrées, ils ont choisi de les utiliser comme instruments supplémentaires.
Celui de Jimmy Shaw est une armoire de synthèse modulaire qui semble presque tenir le rôle d’un cinquième membre de Metric. Ses modules ne servent pas seulement à ajouter des sons électroniques aux guitares : ils séquencent, modulent, transforment. Autrement dit, ils participent à la composition en temps réel.
Et pour Josh Winstead, un gigantesque système modulaire 5U, constellé de voyants rouges et bleus, semble presque constituer un second instrumentiste.
Le groupe à quatre est devenu un groupe dont deux membres ont littéralement construit des extensions électroniques de leur propre instrument.

Cette ambiance de studio d’enregistrement contribue à donner au groupe un énorme son rock, dont la puissance reste brute.
Pas de doute, Metric nous sert un rock électro d’inspiration new-yorkaise, emmené par une Emily Haines survoltée. Il y a chez elle quelque chose de la Gwen Stefani des débuts : une présence immédiatement identifiable, très physique, presque graphique, mais qui refuse de se laisser réduire à une posture de frontwoman.
Les morceaux, les époques, s’enchaînent à une allure folle, ponctués par de splendides solos de guitare de Jimmy. Il utilise pendant tout le concert sa magnifique Gibson SG de 1961, recouverte d’une peinture or métallique personnalisée. Il explique que c’est son instrument préféré et insiste moins sur son prestige vintage que sur son caractère sonore direct. Associée au système modulaire 5U et à sa virtuosité, elle lui permet de tirer des sons parfaitement adaptés à chaque mélodie. Il traite ces deux technologies, séparées par six décennies, non comme des objets de collection ou des accessoires de scène, mais comme des prolongements de son geste. L’artiste maîtrise et exploite la technique au service de son art.

Avec « Oh Please » (2022), « Youth Without Youth » (2012), « Monster Hospital » (2005)… Metric enjambe les époques et l’on se souvient de la phrase de Shaw pour parler de son dernier album : « Ce n’est pas un retour en arrière, c’est un retour à notre identité. » Et qu’elle est belle, cette identité que l’on voit sur scène.
Entre deux morceaux, Emily nous fait la confidence que, dans sa tête, elle est toujours cette jeune femme de 18 ans, pleine d’ambition et d’élan. Ce qu’on constate, c’est que ce n’est pas que dans sa tête.
Sur « Synthetica », la chanson qui demandait comment rester soi-même dans un monde fabriqué, Metric cesse soudain d’être un groupe de quatre. Les cuivres de BSS entrent sur scène sans menacer l’identité musicale du groupe. Au contraire, ils la rendent plus vaste.
Et l’arrivée des autres artistes pour les chansons suivantes le confirme : le magnifique duo d’Emily et d’Amy Millan sur « Breathing Underwater », l’ajout de la guitare rythmique de Sam Goldberg Jr. pour « Gold Guns Girls », l’arrivée de Broken Social Scene et Stars pour prêter main-forte sur « Loyal » et sur « Combat Baby ».
Metric a commencé le concert en jouant son présent contre son passé ; il le termine en laissant entrer les autres dans son histoire et en sort grandi.
Le choix de « Help I’m Alive » puis de « Black Sheep » en rappel laisse penser que Metric accepte finalement son propre statut de groupe culte, après avoir passé le concert à le mettre à distance.

À la fin, il ne reste plus vraiment trois groupes sur la scène de Pleyel. Il reste une histoire commune, faite de chansons qui ont circulé d’une formation à l’autre, de musiciens qui se retrouvent, de voix qui fusionnent. Broken Social Scene aura montré pendant son set que son nom pouvait contenir beaucoup plus que les quelques musiciens qui le portent ; Stars aura rappelé, par sa seule présence dans cette constellation, que les frontières entre ces groupes n’ont jamais été très étanches. Et Metric, en faisant entrer les uns et les autres dans ses propres chansons, finit de brouiller les lignes.
C’est peut-être ce qui rend cette soirée plus singulière qu’une simple affiche réunissant trois groupes issus d’une même scène. À Pleyel, leurs histoires ne se sont pas seulement succédé : elles se sont superposées. Le concert devient alors moins une célébration de trois carrières qu’une photographie d’une communauté musicale qui continue de se retrouver dans les chansons des autres.
Photos : YB
Remerciements : Camille Billouard
Un album pour chaque groupe (exercice difficile) :
Et vous pourrez, ensuite écouter tous les autres.