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Le Met renonce à sa rétrospective John Galliano

par Fatoumata Traoré
01.09.2026

Le Metropolitan Museum of Art de New York, le « Met », est l’un des plus grands musées du monde et abrite en son sein le Costume Institute, département dédié à l’histoire de la mode dont l’exposition annuelle sert de raison au Met Gala : la soirée de collecte de fonds la plus médiatisée du secteur, co présidée depuis des années par Anna Wintour, où le tapis rouge répond chaque fois au thème de l’exposition du printemps. Il aura suffi d’un mois pour que ce thème, cette année, s’effondre. Fin juillet, le Costume Institute dévoilait John Galliano: Horizons, une rétrospective consacrée au couturier britannique et destinée à habiller, au sens propre du terme, la soirée de mai 2027. Le 31 août, l’on apprend à travers un communiqué que l’exposition est annulée d’un commun accord entre le musée et le grand couturier.

Qui est John Galliano, et pourquoi son nom pèse autant

Le couturier britannique, aujourd’hui âgé de 65 ans, lance sa propre marque en 1984 avant de prendre la direction artistique de Givenchy en 1995, puis de Christian Dior l’année suivante, poste qu’il occupe jusqu’en 2011. Chez Dior, il impose un style théâtral et référencé qui redéfinit la maison et lui vaut d’être considéré comme l’un des couturiers les plus influents de sa génération; c’est à cette période qu’il crée notamment le sac Saddle, devenu un accessoire de mode culte. En 2011, sa carrière bascule : filmé dans un bar parisien en train de tenir des propos antisémites et racistes à l’encontre d’autres clients, il déclare entre quatre “aimer Hitler”, il finit par être licencié de Dior puis reconnu coupable d’injures publiques à caractère discriminatoire par la justice française. S’ensuit une traversée du désert de près de trois ans, avant qu’il ne soit nommé directeur artistique de Maison Margiela en 2014, poste où il signe en 2024 une collection artisanale saluée comme l’un des sommets de sa carrière.

Ce que le Met avait annoncé, et pourquoi c’était un pari

C’est cette trajectoire l’un des créateurs les plus doués de sa génération, rattrapé par l’un des scandales les plus graves de l’histoire récente de la mode que le Costume Institute avait choisi de mettre en scène. L’exposition devait faire de Galliano seulement le troisième créateur de l’histoire du Met Gala à bénéficier d’une rétrospective entièrement dédiée, après Yves Saint Laurent en 1983 et Rei Kawakubo en 2017 : un statut réservé aux figures jugées suffisamment majeures pour porter, seules, le thème d’une soirée mondiale. Le dossier de presse détaillant une exposition construite en trois mouvements Bearings, Horizons, Atlas of Transformation et annonçait vouloir aborder frontalement, plutôt que passer sous silence, la rupture provoquée par les propos racistes, antisémites et racistes anti-asiatiques de 2011. Autrement dit : le musée ne proposait pas seulement de célébrer une œuvre, mais de raconter une chute et une reconstruction.

C’est précisément cette ambition affichée qui a cristallisé les critiques dès l’annonce, fin juillet. De nombreuses voix, notamment en ligne, ont reproché au Met de transformer la soirée mondaine la plus médiatisée de la mode en hommage à un homme dont la réhabilitation professionnelle, aussi réelle soit-elle, restait un sujet sensible pour les publics concernés, ou non, par ses propos.

Comment s’est joué le retrait

Le communiqué conjoint du 31 août ne détaille ni les échanges ni les pressions qui l’ont précédé, il en acte simplement le résultat. Max Hollein, directeur du Met, évoque des « discussions réfléchies » ayant conduit à ne pas donner suite au projet. Galliano, de son côté, livre une déclaration mesurée : il rappelle qu’une réparation véritable ne se joue pas dans une exposition ou un geste institutionnel isolé, mais dans un travail continu, et affirme ne pas vouloir que le débat autour de sa personne fragilise le Costume Institute ni détourne l’attention du travail de ses équipes.

Toutes les réactions ne vont pas dans le sens du retrait. Anna Wintour, elle, prend le contre-pied en qualifiant Galliano de « courageux » et en apportant son plein soutien à la décision, saluant sa maîtrise technique qu’elle range parmi les meilleures de sa génération. Le thème et le dress code du Met Gala 2027, traditionnellement calqués sur l’exposition de printemps du Costume Institute, restent désormais à définir ; Vogue a promis des précisions ultérieures.

Une institution qui recule au moment où elle promettait d’assumer

Reste une question que le communiqué soigneusement rédigé du Met ne résout pas : à quoi servait d’annoncer une exposition pensée pour « affronter » la controverse, si c’est pour la retirer dès que la controverse se manifeste réellement ? Le Costume Institute avait construit toute la légitimité du projet sur cette promesse de traitement frontal un choix curatorial audacieux sur le papier. En cédant après quatre semaines de pression, l’institution ne clôt pas le débat qu’elle prétendait vouloir ouvrir : elle confirme plutôt qu’elle n’était pas prête à le tenir jusqu’au bout.

Ce revirement interroge aussi la logique de sélection elle-même. Réserver à Galliano seulement la troisième rétrospective solo de l’histoire du Met Gala, aux côtés de Saint Laurent et Kawakubo, relevait déjà d’un pari : celui de faire porter à une seule figure, et à une biographie aussi clivante, le poids symbolique d’une soirée mondiale. Le musée pouvait difficilement ignorer l’ampleur prévisible de la polémique ce qui rend l’annulation d’autant plus révélatrice d’un calcul d’image plutôt que d’une conviction de fond. Qu’un musée de ce rang bâtisse un projet sur une promesse de rigueur critique, puis y renonce sous la pression, en dit long sur la fragilité des ambitions curatoriales dès lors qu’elles se heurtent aux impératifs de communication d’un gala sponsorisé, retransmis et scruté par des grandes marques. Le Met Gala reste, avant tout, une opération de collecte de fonds ; la question de savoir si l’institution peut encore se permettre une vraie prise de risque curatoriale, au-delà du spectacle des tapis rouges, demeure en suspens.

Visuel : AFP / KIRILL KUDRYAVTSEV