Ce 5 mai, La Monnaie présente la création mondiale de Méduse, l’opéra commandé à Iain Bell et mis en scène par Lydia Steier, également autrice du livret. Une lecture féministe du monstre redouté met au centre du drame la vie brisée d’une femme violée. Elle s’accompagne d’une partition magique et moderne, interprétée par un formidable plateau vocal.
Méduse, la seule mortelle des trois Gorgones, est célèbre pour sa chevelure et son regard pétrifiant. L’un des visages les plus reconnaissables de la mythologie grecque, Méduse a été immortalisée par Da Vinci, Rubens, Caravage, Picasso et Rodin, et continue d’inspirer les artistes et les créateurs de la culture populaire. Elle figure sur le logo de Versace et apparaît dans des mangas, des films (Le Choc des Titans), des jeux vidéo et des pièces de théâtre. Il était temps que le mythe de Méduse trouve son expression lyrique. L’histoire s’y prête : une ravissante jeune fille, violée par Poséidon, le dieu de la mer, dans le temple d’Athéna, est punie par la déesse vengeresse pour avoir « désacralisé » son temple, selon la logique « tu l’as bien cherché ». Athéna s’attaquera aux deux traits les plus charmants de la belle Gorgone : ses cheveux, qu’elle changera en serpents sifflants, et son regard, qu’elle rendra fatal. Médusa ne pourra plus jamais dormir et transformera en pierre tous ceux sur qui elle posera son regard.
La lecture féministe du mythe n’est pas nouvelle. Plusieurs autrices se sont penchées sur les questions de viol, de la violence faite aux femmes et de la culpabilisation des victimes. En 2018, la galloise Anwen Kya Hayward a revisité le mythe dans sa nouvelle Here, the World Entire. Racontée du point de vue de la victime, sa représentation de Méduse est proche de celle de la metteuse en scène américaine Lydia Steier. Méduse – qui se cache pour ne pétrifier personne – est constamment en proie à un conflit intérieur entre sa condition humaine et sa nature monstrueuse, ainsi qu’aux souvenirs traumatisants qui ne cessent de ressurgir : son viol par Poséidon et la trahison d’Athéna, censée la protéger. Méduse, qui incarnait jusqu’alors la monstruosité, devient ainsi un personnage triste, brisé et noble, car elle se sacrifie pour sauver la vie de Danaé, la mère de Persée. La belle fille violée aura passé sa vie enfermée dans sa monstruosité, privée de sommeil, d’intimité, d’amour, d’enfants et de sa vie de femme.

Plus récemment, Natalie Haynes a retracé la vie de Méduse, de sa naissance jusqu’à sa décapitation par le demi-dieu Persée, dans son roman Stone Blind (2022). La classiciste et écrivaine britannique aborde la violence masculine et le patriarcat incarnés par les actions brutales de Zeus (qui viole la mère de Persée) et de Poséidon, mais aussi par les machinations cruelles d’Héra et d’Athéna. Enfin, dans Medusa’s Sisters (2023), l’autrice américaine Lauren J.A. Bear relate l’histoire de la fratrie composée de trois sœurs : Euryale, Sthéno et Médusa. Les filles des Titans, issues de l’inceste entre Phorcys et Ceto, se retrouvent prises au piège au cœur d’une rivalité dangereuse entre les dieux de l’Olympe, Athéna et Poséidon. Abandonnées par leurs parents et exilées par la cruauté divine, les trois sœurs se débrouillent seules dans le monde des humains. On retrouve dans le livret de Lydia Steier aussi cette tendresse poignante entre les trois sœurs dont le destin est scellé par de multiples tragédies.
Médusa s’ouvre aux voix du chœur d’hommes qui s’élèvent des profondeurs, comme des vagues qui prennent de l’ampleur. Les décors de Flurin Borg Madsen sont dépouillés et dynamiques. Dès les premières mesures, la structure brutaliste noire au centre de la scène se met à bouger, révélant les corps humains qui s’y accrochent et appellent Médusa sur un ton impérieux, chargé d’érotisme. L’ensemble, plongé dans le noir transpercé de lumières signées Elana Siberski, donne l’impression d’un être vivant et menaçant. Méduse apparaît alors, vêtue de blanc, son beau visage au teint de nacre orné d’une fabuleuse chevelure rousse. La soprano irlandaise Claudia Boyle possède un timbre clair, loin de la colorature dramatique spécifiée dans le livret, mais qui lui permet de camper une Méduse attachante avec un son éclatant qui résiste aisément à l’orchestration de Bell. D’autant plus que le chef belge Michiel Delanghe maintient un excellent équilibre entre l’orchestre et la scène.
Les sœurs de Méduse, Euryale et Sthéno, en robes noires – conçues par Katharina Schlipf et inspirées d’Alexander McQueen – et portant d’étranges coiffes, s’approchent des deux côtés de la scène. Anxieuses, car elles ont compris que Poséidon (la basse russe Konstantin Gorny) a jeté son dévolu sur Méduse, elles veillent à la sécurité de leur sœur, qui, elle, reste inconsciente du danger. La mezzo-soprano irlandaise Paula Murrihy incarne Euryale, la sœur aînée maternelle, avec un timbre chaud et enveloppant, tandis que la soprano allemande Angela Denoke campe la féroce Sthéno avec une voix puissante et tranchante. Tandis qu’Euryale et Sthéno cherchent à mettre leur sœur cadette à l’abri dans le temple d’Athéna, Méduse n’entend qu’une berceuse – chantée hors scène par la mezzo-soprano française Marie-Juliette Ghazarian dans le rôle de Danaé – qui lui parvient de la mer et qu’elle croit être une protection offerte par la déesse.

Dans la deuxième scène, nous retrouvons Méduse dans le temple d’Athéna. Les prêtresses, vêtues de somptueuses robes dorées, célèbrent Athéna par un hymne solennel. Athéna (la soprano américaine Mary Elizabeth Williams) entre en scène, perchée sur un piédestal de trois mètres et ornée d’une impressionnante coiffe. Elle ordonne à Méduse de veiller sur la flamme de la divinité, allumée au milieu du plateau. Soudain apparaît sur scène un homme à la chevelure blanche et vêtu de blanc, qui n’a rien d’un dieu de la mer et tout d’un vieux playboy bedonnant, adossé à une Lamborghini. Il éteint la flamme, enlève et plie soigneusement sa veste blanche et réclame la virginité de la jeune fille, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Le viol est porté par deux pupitres : des violents coups de timbales accompagnent la brutalité conquérante de Poséidon, et les cordes lancinantes, les gémissements de Méduse. La scène est réaliste et d’une tristesse infinie, sans la moindre trace de vulgarité ni de voyeurisme pornographique. Avec un indéniable talent de comédienne, Claudia Boyle se débat, raisonne, esquive, pleure et supplie. En vain. Une fois que l’acte formateur du mythe est accompli par Poséidon, la musique s’arrête. Couchée par terre, Méduse sanglote en silence. Poséidon se rhabille et quitte la scène d’un pas tranquille. Une Athéna furibonde proférera alors sa malédiction, n’épargnant même pas sa Grande Prêtresse (la superbe soprano finlandaise Anu Komsi), qu’elle frappera de folie.
Le deuxième acte se déroule dix-sept ans plus tard, dans une grotte souterraine où les trois sœurs se sont réfugiées après la transformation de Médusa. La structure tournante sert toujours de décor, sauf qu’elle est désormais entourée de corps pétrifiés de tous les malheureux qui ont croisé le regard de Méduse. Le costume de Médusa, véritable chef-d’œuvre. « Nous avons travaillé longtemps sur le costume. Il y avait beaucoup de prototypes », explique Katharina Schlipf. « Nous avons cherché à représenter la déshumanisation et la déféminisation. » Le résultat est bluffant : le costume moulant en latex couleur chair, recouvert d’écailles et de serpents, est aussi beau qu’il est monstrueux. Observant l’expression sur le visage de la dernière victime de Médusa, Euryale s’aventure à dire que « son regard était rempli d’une sorte d’émerveillement, comme si, en cet ultime instant, il avait vu quelque chose de … sublime. » Méduse répond à cette réflexion par un cri véhément de détresse, de colère et d’amertume. Les paroles, la musique, la voix et le jeu scénique convergent dans cet air sublime de femme, qui n’est pas sans rappeler le poignant « Le poulain court après la pouliche » de Katerina Ismailova dans Lady Macbeth de Mtsensk.
Le dénouement, qui se conclut par la décapitation de Méduse, commence par le départ des sœurs de la scène. Restée seule, Médusa chante la berceuse, entendue jadis, quand elle sent une présence étrangement familière. C’est « l’enfant des étoiles » de la berceuse. Comme tous ceux qui l’ont précédé, ce jeune homme est venu pour la tuer, convaincu d’avoir affaire à un monstre. Pourtant, il lui explique qu’il n’éprouve aucun plaisir à la tuer, mais que la tête de Méduse est le prix à payer pour sauver sa mère, Danaé, d’un mariage forcé. Au fil de leur discussion, le jeune homme découvre l’humanité derrière l’apparence grotesque et monstrueuse de Méduse et veut renoncer à sa mission. Elle lui demande son nom – Persée – et lui annonce qu’il quittera la grotte vivant pour sauver sa mère. Mais avant de partir, elle lui demande de lui transpercer le cœur et de lui trancher la tête, afin de la libérer, elle aussi, de sa malédiction. Elle prononce ses dernières paroles – « Enfant des étoiles, tu es ma grâce » – saisit le bras de Persée et enfonce la lame dans son cœur. Elle le serre un instant contre elle, puis s’effondre sur le sol. Après dix-sept ans sans sommeil, dix-sept ans à être la proie, elle choisit quand et comment elle mourra. L’opéra se termine, comme il a commencé, par le chœur d’hommes qui appelle son nom : « Méduse ! »

Le compositeur autodidacte britannique Iain Bell signe avec Médusa son sixième opéra. Son premier opéra, A Harlot’s Progress, a connu un succès retentissant lors de sa création à Vienne en 2013. Depuis, Iain Bell compose sur commande, notamment du Royal Opera House (In Parenthesis), Houston Grand Opera (A Christmas Carol), English National Opera (Jack the Ripper: the Women of Whitechapel) et New York City Opera (Stonewall). La partition de Méduse est contemporaine, virtuose, cinématographique et empreinte de la tradition du bel canto, tout en intégrant des filiations plus récentes, par exemple Ligeti, Britten et Chostakovitch ou encore des échos de musiques de film ou de comédies musicales. La partition est à la fois exigeante, colorée et riche en détail, accessible et agréable à écouter. Bell a écrit la musique adaptée à chaque rôle, voire aux chanteurs qui allaient l’interpréter. Chaque personnage a sa propre personnalité vocale, particulièrement saillante lors des ensembles éclatants, comme le trio de Médusa, d’Athéna et de la Grande Prêtresse.
L’orchestration, volontairement réduite à moins de 60 musiciens, est dominée par les percussions, qui sculptent les ambiances : insistantes et oppressives dans la scène du viol, ou encore métalliques lors des rituels au temple d’Athéna. Une berceuse récurrente, chantée par Danaé — elle aussi victime du viol d’un dieu — tisse un lien de solidarité entre les personnages féminins et un lien de familiarité entre Médusa et Persée. La musique sait céder la place à l’action sur le plateau, par exemple après le viol, ou à l’émotion, comme lors du duo entre Médusa et Persée. La musique de Bell est remarquablement bien servie par une direction raffinée, sensible et précise du chef belge Michiel Delanghe. Il dirige l’Orchestre Symphonique de la Monnaie et les interprètes sur scène dans un respect mutuel et un parfait équilibre entre la fosse et le plateau. Saténik Khourdoïan, la Konzertmeisterin de l’Orchestre de la Monnaie, incarne avec une bouleversante finesse la voix intérieure de Méduse, notamment dans les moments qui suivent sa brutalisation par Poséidon. Deux remarquables chœurs de la Monnaie – les hommes en coulisses et les femmes en coulisses et sur scène – font entendre la voix de la mer et de son dieu, Poséidon, et les voix d’Athéna et de ses prêtresses, respectivement.
Claudia Boyle est une Méduse on ne peut plus convaincante. Non seulement elle maîtrise toutes les nuances de sa difficile partition avec aisance, mais elle habite le rôle avec une implication vocale et scénique extraordinaire. La caractérisation vocale de ses sœurs, Sthéno (Angela Denoke) et Euryale (Paula Murrihy), accentue les deux extrêmes de la ligne vocale de Méduse. Angela Denoke exprime sa rage et sa combativité avec angularité et fureur, tandis que les phrasés legato très longs de Paula Murrihy traduisent sa compassion et son intimité maternelle. Dans un air particulièrement tendre, adressé à sa petite sœur mortelle, elle chantera : « Quand tu étais bébé, je pouvais passer la journée à embrasser tes petits pieds dodus et potelés. »

Pour compléter la brochette des divinités, Athéna et Poséidon campent deux caractérisations vocales aux extrêmes opposés. Tandis que Poséidon – incarné par un péremptoire Konstantin Gorny – demande ce qui lui est « dû » avec une voix de basse calme et assurée qui ne va jamais au-delà du mezzo piano, Athéna – la majestueuse Mary Elizabeth Williams – exprime son autorité et son omnipotence à travers un registre imposant de plus de deux octaves, des sauts rapides et des coloratures éclatantes. Dans le rôle de Persée, le demi-dieu jeune et héroïque, qui fait son initiation en un rien de temps à travers la rencontre furtive avec Médusa, le ténor canadien Josh Lovell brille par un timbre suave, aisé dans les aigus et modulable à souhait. Dans la fosse, l’Orchestre de la Monnaie, dirigé de main de maître par Michiel Delanghe, crée la magie à chaque instant. Le public a accueilli cette création mondiale de Méduse par une longue ovation debout. Il n’y a aucun doute que la Méduse de Bell est déjà un classique.
Visuels : © Simon Van Rompay