Au pouvoir de la Hongrie depuis 2010, l’ex-Premier Ministre d’extrême-droite Viktor Orban a largement muselé la culture en l’instrumentalisant au service de la prétendue identité nationale. Après sa défaite aux élections législatives le dimanche 12 avril face à son opposant – le conservateur pro-européen Péter Magyar -, les acteur.ices du monde de la culture se réjouissent. Si le positionnement du nouveau Premier Ministre ne laisse pas présager de grandes avancées sociales, sa volonté exprimée de vouloir réinstaurer un ordre démocratique laisse espérer plus de libertés, et un soupir de soulagement pour la culture et les arts.
Après seize ans au pouvoir et quatre mandats, la défaite de Viktor Orban et de son parti Fidesz marque un tournant majeur dans l’Histoire de la Hongrie. Péter Magyar, le chef du parti conservateur et pro-européen Tisza, a battu son rival le dimanche 12 avril en obtenant les deux tiers du Parlement. Avec 79,5 % de participation aux élections législatives, c’est le taux de participation le plus élevé depuis la chute du communisme en 1989.

Péter Magyar, chef du parti conservateur et pro-européen Tisza lors d’une conférence de presse à Budapest (Hongrie), le 13 avril 2026
Comme un avant-goût de liberté, l’intellectuel hongrois engagé Robert Puzser avait organisé le vendredi 10 avril un grand concert de 7h à Budapest, en espérant inciter les citoyen.nes à aller aux urnes pour entraîner la chute du régime d’extrême-droite. Ce dénommé « grand concert pour le démantèlement du régime », par ailleurs entièrement gratuit, a réuni cinquante des plus grandes stars hongroises, dont le chanteur pop Azahriah, et les rappeurs Beton.Hofi ou Dé : Nash. La culture contre-attaque.
Car durant ses seize années au pouvoir, l’ex-Premier Ministre Viktor Orban a eu tout le temps de mettre au pas la majorité des médias et institutions culturelles du pays. De même qu’il a pu organiser des meetings au nom de la paix comme instrument de stratégie électoraliste, manipulant la peur des gens au service de son intérêt, il est lui-même soutenu par certains artistes et chanteurs hongrois dont les rappeurs Curtis ou Dopeman.
Tandis que l’art était assujetti au concept (si flou) d’identité nationale, prônant des valeurs telles que le couple hongrois hétéronormatif, le mariage à l’église et les enfants, les cultures queer et underground ainsi que les minorités ethniques ont dû faire profil bas. Si des gens ont encore et toujours continué à lutter pour leurs droits à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur du pays, l’arrivée du nouveau Premier Ministre laisse présager le retour de libertés individuelles jusqu’alors menacées ou inexistantes.
« J’espère qu’avec ce changement de régime, la scène artistique hongroise pourra s’ouvrir sur ses traumatismes collectifs et que nous pourrons mieux comprendre ces crises afin de guérir. » se confie Zsuzsanna Zsuró, commissaire d’exposition et chercheuse hongroise.
« Aujourd’hui, nous avons besoin de transparence, d’engagement et de communication à un niveau professionnel, ce qui a fait cruellement défaut ces dernières années », déclare la jeune femme, dont le doctorat porte sur les travailleur.euses artistiques hongrois.es qui ont fui le pays face au musellement de la culture par Viktor Orban.
Face au contrôle idéologique mené par l’ex-Premier Ministre durant presque deux décennies, Zsuzsanna Zsuró a préféré rester dans son pays natal, sauf pour ses deux années de master qu’elle a effectuées au Central Saint Martins de Londres : « J’ai fait le choix délibéré de vivre en « exil intérieur » par rapport au système, tout en consacrant ma vie professionnelle aux questions sociales en Hongrie en tant que chercheuse et conservatrice indépendante. Cette position, au sein d’un système qui réduit au silence les voix divergentes et critiques dans le domaine des arts, m’a contrainte à une existence précaire. », se confie-t-elle.
Károli Gerendai, fondateur du célèbre festival de musique Sziget qui a lieu chaque année à Budapest depuis 30 ans, affirme quant à lui que « le festival s’est toujours efforcé de rester indépendant de la politique partisane ». « Ce n’est pas un hasard si notre slogan principal est devenu L’île de la Liberté (Sziget signifie Île en hongrois) », poursuit-il. « Nous avons ainsi voulu affirmer clairement que, quels que soient les processus en cours dans notre pays, le festival Sziget continue de défendre les valeurs qui nous tiennent à cœur : l’ouverture, la tolérance et le respect des droits de l’homme. »
Le fondateur se confie sur les difficultés économiques qu’a pu rencontrer le festival pendant les dix années du gouvernement de Viktor Orban. En effet, la perception internationale de la Hongrie a considérablement réduit l’attractivité du festival. Alors que la moitié des festivalier.ères est constituée par des visiteur·euses internationaux·ales, les positions anti-européennes et nationalistes de l’ex-Premier Ministre ont largement contribué à l’amalgame du pays avec le Sziget, et ce malgré l’indépendance financière de ce dernier. « Aujourd’hui, à la lumière des résultats des élections, j’ai bon espoir que nous puissions repenser de manière constructive notre coopération avec le pays. Il est toutefois important pour moi de préserver notre indépendance, et nous n’avons donc pas l’intention de nous éloigner d’un modèle basé sur le marché, quelles que soient les circonstances. », résume-t-il.
« Je pense que de manière générale, les prochaines années resteront compliquées pour la culture en Europe », déclare Thomas Tacquet, directeur artistique du forum Voix Etouffées, alors que les régimes d’extrême-droite se multiplient partout dans le monde. Le pianiste et chef de chœur français a en effet travaillé une partie de sa carrière sur des compositeurs de musique interdite dans la Hongrie du XXe siècle, entre autres Joseph Kosma (1905-1969) et Paul Asma, de son vrai nom Imre Weisshaus (1904-1987).
« Cependant, la possibilité d’échanges au sein de l’Europe est déjà quelque chose de positif. », dit-il au sujet de la récente élection de Péter Magyar. « Des projets pédagogiques et échanges culturels vont pouvoir avoir lieu plus facilement, permettre une plus grande accessibilité des jeunes au monde de la culture. En parlant avec des professionnels du monde de la musique hongrois, ils m’ont paru globalement rassurés ».

Marche des fiertés à Budapest en juin 2025
« Malgré le gouvernement, la culture queer est restée très présente au cours de ces seize années. » explique Zsuzsanna Zsuró. « Cependant, l’effectif des artistes qui faisaient officiellement de l’art queer s’est réduit d’année en année en raison de l’autocensure engendrée par la stigmatisation croissante de la part du gouvernement. Le régime en est même venu à remettre en question l’existence des personnes queer en tant qu’êtres humains. » poursuit-elle.
« La véritable responsabilité incombe toutefois à celles et ceux qui n’ont pas su offrir une tribune à cette question cruciale et aux artistes menacé.es – galeries, musées, conservateurs –, dont le musellement a lui aussi été minutieusement mené à bien. » Et elle conclut : « Péter Magyar a fait une brève déclaration sur l’égalité et l’acceptation pour son nouveau mandat, mais le nouveau gouvernement reste de droite (tirant vers le centre) et nous ne pouvons donc pas compter sur lui pour déterminer les liens entre la scène artistique et la communauté queer. »
Face à la montée des fascismes et autoritarismes partout dans le monde, Thomas Tacquet garde quant à lui une note d’espoir : « C’est indéniable, on constate une mise au pas généralisée. Mais même sous les régimes autoritaires, l’Histoire nous montre qu’il y a toujours une libre expression qui finit par émerger, et que le conservatisme lui-même entraîne indirectement l’émergence d’œuvres dissidentes. »
Visuel principal : © Karoli Ferenczy, The Woman Painter, 1903
Et vous, comment vivrez-vous ? – roman de l’auteur japonais Genzaburō Yoshino