À Vauvert, le nouveau maire RN, Nicolas Meizonnet, a mis fin au financement du festival Jazz à Vauvert pour sa 23ème édition, à peine deux mois avant l’événement. Une aventure humaine impliquant bénévoles et enfants de la commune, interrompue à cause d’une décision politique. Et une question, celle du lien entre art et politique, du jazz comme liberté d’expression contre le cloisonnement culturel et plus largement contre le boycott artistique.
Dans la Gazette de Nîmes du 9 avril, jour de la réunion avec les organisateurs du festival, le nouveau maire RN de Vauvert parle d’une « nouvelle vision de la culture », tranche sur le fond, évoque le budget de la commune, mais surtout le goût et le public. « Le maire considère le jazz comme une musique élitiste destinée à un public très restreint », raconte Fabrice Manuel, directeur artistique du festival et un des fondateurs de l’association Jazz à Junas, présent lors de la réunion municipale mettant fin au financement. Dans la Gazette de Nîmes, l’élu RN précise en effet : « Ce n’est pas ma vision de la culture, je préfère des grands spectacles populaires dans nos arènes, ça peut être du jazz. »
Le paradoxe tient dans ce « ça peut être du jazz ». Mais pas celui-là? Jazz à Vauvert a pourtant programmé beaucoup de grandes stars internationales : Chucho Valdes, Mike Stern, Didier Lockwood et bien d’autres. Ce qui disparaît ici n’est pas un objet abstrait. C’est un tissu vivant commencé à Junas en 1994, village voisin de 1300 habitants. Une histoire de transmission, de partage du jazz et de vie collective. L’association Jazz à Junas, fondée en 1993, n’est pas un prestataire. « Nous sommes des militants culturels », dit Fabrice Manuel. Militants, au sens premier. Ceux qui tiennent, ceux qui recommencent, ceux qui acceptent la prise de risque. Depuis plus de trente ans, ils plantent du jazz là où il n’y en a pas : soixante-dix concerts par an, des résidences, une émission de radio, des séances de cinéma. Et surtout, ce travail de longue date de pédagogie dans les écoles. À Vauvert, neuf cents enfants chaque année sont initiés au jazz, soit près de 6000 enfants depuis 6 ans. Aujourd’hui, à cause de la décision du maire, tout s’arrête. « Toutes les écoles primaires de la commune étaients impliquées» raconte Fabrice Manuel. L’impact est vertigineux et les écoles « sont désespérées », ajoute-t-il.
Il faut entendre ce qui se joue dans la rupture. Car une rupture, ici, il y en a deux. Politique, et contractuelle. Une convention d’objectifs et de moyens, précedemment signée par la mairie socialiste, liait la commune et l’association jusqu’en 2026. Elle est rompue en cours de route, avant l’édition de 2026. Fabrice Manuel ne conteste pas le droit d’un élu à changer de cap. Il insiste sur la manière. « Ça ne nous est jamais arrivé dans l’histoire du festival qu’une mairie nous prévienne un mois avant que le festival va s’arrêter. »
Avant, on prévenait au moins un an à l’avance, on laissait le temps. Ici, non. Le maire invoque aussi les économies urgentes de la commune. Mais le budget du festival, lui, est clair : 100 000 euros, dont 65 000 euros de subvention municipale. Le reste ? Des recettes des places de concert, du travail, des équilibres fragiles. Et cette économie invisible des bénévoles, des techniciens, des artistes qui acceptent de jouer le jeu.
Grâce à une solidarité de la région Occitanie et des communes alentours, le festival aura finalement lieu à Vergèze, et devient Jazz à Vergèze. Ailleurs, autrement, avec moins. Moins d’argent, moins de certitudes, plus de risques. « L’association prend un risque financier », dit sobrement le directeur artistique du festival. Mais elle continue. Au programme : Erik Truffaz, Youn Sun Nah, Bojan Z, Celia Kaméni, et d’autres artistes qui ont montré leur soutien.
Mais cette décision municipale touche à quelque chose de plus large. Elle remet au centre une question ancienne : que fait la politique à l’art, et que fait l’art à la politique ? Le jazz, ici, n’est pas neutre. Il ne l’a jamais été. Né de l’oppression des Afro-Américains, traversé par les luttes, porté par des figures qui ont fait de la scène un espace de résistance, il garde en lui cette mémoire. Quand Billie Holiday chante Strange Fruit en 1939, ce n’est pas qu’un morceau, c’est un acte de dénonciation des lynchages racistes. Sa chanson dérange, elle ne peut pas être programmée dans les grandes salles. Quand Frank Sinatra refuse de jouer dans des salles ségrégées, c’est un combat politique et humain. Quand à Téhéran, jouer du jazz et chanter la liberté peut être passible d’emprisonnement, c’est une forme d’opposition au régime.
À Junas, en 1994, la première édition s’était tenue en partenariat avec la Lituanie fraîchement sortie du joug soviétique. Le jazz y était considéré comme « une musique de résistance », raconte Fabrice Manuel qui se souvient de cette année . « À travers le free jazz notamment, mais aussi à travers la réappropriation des musiques traditionnelles, les musiciens contestaient la dictature soviétique qui leur imposait une uniformisation. Et en fait, on en est toujours là. C’est la question d’uniformisation, une seule musique et une seule culture. » Et c’est peut-être cela qui dérange, la prise de risque, la diversité culturelle qui offre différentes propositions artistiques.
Fabrice Manuel raconte aussi des histoires touchante de vie quotidienne, « une femme du village marquée par une vie difficile, issue d’un milieu agricole, qui n’osait même pas entrer dans l’espace du concert». Il l’accompagne à franchir ce seuil. « Sur scène, c’était un hommage de Paolo Fresu au jazz et aux traditions sardes. Elle voyait les images de la vigne, du blé, des chevaux. Elle reconnaissait quelque chose d’elle-même. La musique lui est devenue familière. Elle est restée, elle a écouté, elle a été touchée. L’année suivante, elle est devenue bénévole. Vingt-cinq ans plus tard, elle est toujours là. » Voilà ce que produit le jazz. Pas une élite, un engagement dans le lien humain.
On peut préférer d’autres formes. C’est un droit. Mais dire que le jazz exclut, quand il a précisément construit des ponts là où il n’y avait rien, relève d’un contresens. Ou d’un choix. Un choix esthétique qui devient politique et qui fait surgir une autre question, celle des frontières que l’on impose à l’art.
Dans un autre contexte, ailleurs, pour des raisons politiques, des scènes se vident. Dans d’autres salles et d’autres programmations en France et en Europe, on a parfois récemment vu des artistes israéliens empêchés de jouer ou d’être programmé non pour leur musique, mais pour leur nationalité. « Boycotter un artiste à cause de la politique de son gouvernement, c’est refuser à l’art sa fonction première », rappelle un producteur de jazz français. Le phénomène est différent, mais le mécanisme interroge. On filtre, on trie, on décide qui peut être entendu. Là aussi, le jazz est en première ligne. À Vauvert, il ne s’agit pas de boycott. On parle de vision. Mais la logique affleure. Il s’agit de définir ce qui mérite d’être montré et déterminer ce qui est légitime.
Or le jazz, par nature, échappe à cela. Il est précisément cet espace où coexistent les contradictions, où la dissonance n’est pas une faute mais une possibilité, où l’on peut tenir deux idées en même temps, sans les réduire. C’est peut-être cela, au fond, qui fait peur, cette capacité au dialogue et à la diversité culturelle qu’encourage le jazz.
Cette décision municipale dépasse le cas d’un festival. Elle dit quelque chose de la volonté d’une culture simplifiée, une culture sans risque, uniformisée. Face à cela, une autre position existe, plus fragile, mais tenace : continuer à jouer et à transmettre. Continuer à ouvrir aux artistes quelque soit leur pays d’origine. À Vergèze, fin juin, les concerts auront lieu. Avec moins de moyens, mais avec la même idée : faire entendre autre chose, maintenir un espace où l’on ne demande pas d’où vient le musicien avant d’écouter sa première note. Un espace où la culture ne se décrète pas, où elle se partage pour refuser que le monde ne se réduise qu’à une seule voix.
Visuel : affiche du festival
https://www.jazzajunas.fr/festival-jazz-a-vergeze/