L’arrivée de Charles Sapin sur France Inter provoque une tension au sein de Radio France, jusqu’au dépôt d’un préavis de grève les 13 et 14 septembre. A l’approche de 2027, son recrutement remet en question les limites du pluralisme dans l’audiovisuel public.
Céline Pigalle, directrice de France Inter, a annoncé le recrutement du directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles le mercredi 26 août. Sa mission consiste à tenir un éditorial politique hebdomadaire le dimanche sur France Inter.
Le 2 septembre, l’assemblée générale des personnels de Radio France a voté à l’unanimité une motion demandant le retrait de sa chronique. Elle exprime un « refus catégorique ». Un préavis de grève pour les journées du dimanche 13 et du lundi 14 septembre sera déposé par les syndicats.
Condamné en justice pour injure publique à caractère raciste, provocation à la haine, codétenu par le milliardaire ultraconservateur, Pierre-Édouard Stérin, et dirigé auparavant par Geoffroy Lejeune, un soutien d’Éric Zemmour, les syndicats estiment que Valeurs actuelles est incompatible avec les valeurs du service public. Le magazine se revendique conservateur et assume sa proximité avec les idées portées par l’extrême droite.
Charles Sapin, spécialiste des droites radicales françaises, a longtemps couvert le Rassemblement national et les mouvements nationalistes. Passé par Le Figaro, Le Parisien et l’Opinion, il rejoint Le Point en 2022 au service politique, où il suit notamment les forces conservatrices et nationalistes. En juillet 2026, il quitte finalement le journal pour devenir directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles.
Lors d’une réunion, le journaliste a tenté de rassurer ses nouveaux confrères, mais la contestation n’a pas lâché et les personnels sont restés sur leur position.
Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France, déclare que « c’est la grandeur du service public d’être pluraliste ». Malgré la menace de grève, elle confirme maintenir le recrutement du journaliste. « La culture du renoncement n’est pas la nôtre », affirme-t-elle. Choix soutenu également par la direction de France Inter. Céline Pigalle parle elle aussi de « pluralisme » et de volonté « d’organiser la conversation entre toutes les opinions ».
La direction de France Inter a précisément conçu son organisation d’éditorialistes politiques autour d’un binôme. Camille Vigogne Le Coat, grand reporter au Nouvel Obs, qui assure l’édito politique du samedi matin ; et Charles Sapin qui assure celui du dimanche matin. Les mettre en miroir revient à illustrer la fracture et la polarisation qui traversent le paysage politique français.
Mais cette logique du miroir a ses limites. Le pluralisme ne consiste pas seulement à juxtaposer deux sensibilités politiques opposées. Il suppose aussi que les journalistes puissent conserver leur indépendance éditoriale et que les opinions exprimées à l’antenne respectent les exigences du service public. C’est justement sur cette frontière que le conflit se cristallise.
Pour la direction, Charles Sapin doit être jugé sur ses chroniques et non sur le titre qu’il dirige. Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, a ainsi appelé les salariés à respecter son « indépendance éditoriale ». Selon Sibyle Veil, le journaliste « n’a aucun dérapage à son actif » et ne doit pas être condamné avant d’avoir parlé.
Pour les syndicats, c’est l’inverse. Le choix n’est pas anodin. Ils estiment que faire entrer à l’antenne un dirigeant de Valeurs actuelles revient à franchir une limite. D’autant plus quand le magazine critique régulièrement l’audiovisuel public. Le débat dépasse donc la personne de Charles Sapin.
Le conflit intervient dans un contexte déjà extrêmement tendu à Radio France. À commencer par l’éviction de Thomas Legrand de la grille de France Inter. Après la révélation d’un dîner avec deux responsables du Parti socialiste, le journaliste a suscité des accusations de proximité avec la gauche, alimentant les critiques sur l’audiovisuel public. Son départ avait provoqué de fortes tensions, certains journalistes accusant la direction de « céder aux pressions venues de l’extrême droite ».
La question de la surveillance et du contrôle politique de France Inter fait également l’objet de vives tensions institutionnelles et médiatiques. Née de la polémique liée à Thomas Legrand, la commission d’enquête sur l’audiovisuel public place les rédactions sous une surveillance accrue. Régulièrement, des auditions ont lieu pour que les directions de France Inter s’expliquent sur leur ligne éditoriale et le pluralisme.
À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, l’affaire Charles Sapin prend une dimension particulière. Dans un contexte politique particulièrement sensible, le choix d’un éditorialiste issu de Valeurs actuelles ravive la question de la place des différentes sensibilités politiques dans les médias publics. Place devenue elle-même un sujet politique à part entière.
Le choix de Radio France dépasse désormais les seules tensions internes. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, a pris position le 4 septembre en défendant l’arrivée de Charles Sapin. Selon elle, « la maison de France Inter doit être ouverte » et « pendant cette année électorale, il doit y avoir du débat ». Elle estime ainsi que les éditorialistes doivent pouvoir exprimer leur propre opinion, indépendamment du média dans lequel ils travaillent.
Le débat ne devrait donc pas s’arrêter à une brève chronique diffusée le dimanche matin. Derrière le cas de Charles Sapin, une question plus vaste et révélatrice de nos sociétés est en jeu. Jusqu’où le service public doit-il aller pour représenter la diversité des opinions politiques sans renoncer à ses exigences d’indépendance et d’impartialité ?
Cette polémique illustre surtout les tensions qui traversent aujourd’hui l’audiovisuel public. Entre exigence de pluralisme, indépendance éditoriale et pressions politiques, l’équilibre devient particulièrement délicat à l’approche de 2027.
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