Il faut filer à Bruges découvrir au plus vite Brusk. Avec ses treize musées d’art ancien, ses chef-d’œuvres de Memling, Bosch et Van Eyck, ses ruelles médiévales et Renaissance, la cité pleine de charmes jugeait un peu à l’étroit ce surcroît de richesses. Elle vient d’ouvrir un nouveau cœur contemporain, centre d’art adapté aux expositions internationales joignant passé et scènes actuelles. Elle fait ainsi de son nom (bruck : le pont) sa vocation.
Bien inséré dans son environnement ancien, joyeux, convivial, Brusk le nouveau Centre d’art de Bruges, inauguré en mai dernier, amène un souffle puissant dans cette ville de ruelles où règne la brique rouge que des canaux étreignent. Situé au cœur du quartier des musées, voisin du fabuleux Musée Groeninge où logent primitifs flamands et expressionnistes, Brusk offre une façade de verre pur au regard du visiteur et s’ouvre largement au grand public car le rez-de-chaussée doté d’un café-restaurant lui est totalement accessible. A l’étage, l’endroit possède deux immenses espaces d’expositions temporaires (13m de haut), un bonheur car jusque-là il fallait “entasser” les vénérables primitifs flamands pour faire de la place à l’actualité…(museabrugge.be)
C’est un musée traversant qu’un passage troué permettant à tout un chacun de rejoindre ce qui deviendra en 2031 un grand parc intégrant des arbres séculaires. Ce passage est une découverte sensible. Que les architectes Robbrecht & Daem (Gand) et Salens (Bruges) ont confié à Laure Prouvost vue dernièrement au Grand Palais. “Ils voulaient absolument une fresque” se remémore l’artiste qui a aimé prendre la commande au pied de la lettre en réalisant une fresque à la romaine. “Une technique que je n’avais jusque-là jamais eu l’occasion d’expérimenter “ raconte-t-elle encore, emballée par l’ampleur du défi, créer une surface de 350 m2 liant propos contemporain et pratique antique. Car le travail al fresco suscite une excitante pression, interdit les repentirs mais donne une vivacité, une spontanéité et une luminosité uniques, les couleurs faisant littéralement corps avec le support. “Après avoir pointé les contours autour d’un calque, il faut travailler la couleur très rapidement avant que la couche de chaux ne sèche. C’est stressant mais magique” confie-t-elle. Il a fallu quatre mois à une équipe de dix peintres, des femmes surtout, bruxelloises et italiennes, pour réaliser toutes les étapes, travail a secco ensuite et strappo final (transfert sur une gaze puis sur un support rigide). C’est le premier travail vraiment collectif de Prouvost, dont le studio compte trois personnes.
Le rendu enchante comme le propos à la fois ludique et profond de l’artiste. The Whispering Walls rêve est une symbiose très réussie entre l’univers de l’artiste, une femme du Nord familière du Carnaval et des masques dont l’univers tient du conte merveilleux, évoque parfois le dadaïsme sans jamais laisser de côté combat féministe et préoccupations écologiques.
Des femmes, beaucoup de femmes surgissent au détour du dessin, de Varda à Yoko Ono en passant par Mathilde de Flandre, comtesse née à Bruges qui épousa Guillaume le Conquérant et devint reine d’Angleterre, ou la fille de l’artiste, clin d’œil à l’histoire de l’art où il est de tradition de glisser ses proches dans le tableau. Poétique, politique, la fresque se fait rébus et regorge de références, tantôt à Bosch tantôt à Holbein. Avec des touches pleines d’humour comme cette clémentine de bronze que les visiteurs pourront toucher et peut-être patiner avec le temps. L’ensemble dégage une impression tonique et bouillonnante, bien en accord avec ce que Prouvost promeut, “la joie et l’imaginaire comme acte de résistance”. Une énergie s’en dégage, volontiers loufoque et virulente, assez transgressive aussi. Pas étonnant chez quelqu’un qui prône la nécessité de “remettre le pétrole d’où il vient, c’est-à- dire dans le sol”!
Vision large (jusqu’au 6 septembre) explore comment Bruges ville-monde s’est retrouvée au centre d’une première mondialisation entre 900 et 1550 (après son accès à la mer s’enlise et elle se trouve supplantée par Anvers). 250 œuvres et objets d’art venus de Londres, Oxford, Vienne, Turin, mais aussi puisés dans le riche patrimoine des Musea Brugge précisent comment la ville était un maillon actif d’échanges allant du monde scandinave au monde islamique en passant par l’Empire ottoman et par Jérusalem. Curatée par l’historien britannique Peter Frankopan, l’exposition permet d’apprécier au travers de portulans, de cartes et de mappemondes la représentation du monde qui domine alors et les très nombreux échanges commerciaux, culturels, politiques et religieux qui développent la cité. Un très beau coffret ouvragé de métal et cristal de roche fabriqué en Égypte, incrusté ensuite de pierres précieuses en France et devenu enfin reliquaire religieux, témoigne de circulations déjà impressionnantes …De même les pigments dont use Van Eyck à Bruges sont issus de techniques découvertes par le monde islamique… Les prêts exceptionnels obtenus par Brusk (la ville possède une imposante monnaie d’échange dans ses réserves muséales!) sont mis en valeur par une séduisante scénographie qui évoque les tentes installées pour les tournois ou le Camp du drap d’or!
Le visiteur venu d’ailleurs découvre dans les cartels que les Flamands ont un temps colonisé les Açores, que les comtes de Flandre sont tous passés par Byzance et Jérusalem et qu’il y eut même un empereur flamand à Constantinople.. Mais aussi que les noirs présents dans la peinture n’étaient pas des esclaves, peut-être des marchands ou des conseillers à la cour… un pas de côté important.
La prochaine exposition, Marée haute, l’homme et la mer, qui doit ouvrir le 30 octobre, se promet d’explorer le thème de l’eau dans l’art et dans la mode.

La deuxième exposition d’ouverture, on la doit à Refik Anadol, artiste turco-américain issu de la pépinière Google (pas forcément un stigmate, la preuve!), elle s’intéresse, elle, au présent. Si l’utilisation de l’IA dans l’art est devenue banale, l’intervention de Refik Anadol ne l’est pas, elle fascine même les esprits les plus blasés par ce type de médium. C’est une sculpture de données numériques, une peinture de données pigmentées projetée sur un totem, en morphing constant. Compilant des données récoltées sur la Toile, des archives urbaines mais aussi et surtout des photos de la ville prises par les habitants, elle bénéficie d’un ancrage local, de regards croisés et c’est sans doute ce qui la rend si attractive car sans cesse le visiteur guette une source urbaine identifiable, un monument, une ombre de moulin, de pont, de clocher, un être peut-être… Les data designers savent aussi être captivants! (jusqu’au 8/11/2026)
Aller à Bruges ou en Flandre
Bruges est à une petite heure de Bruxelles par le train.
Pour dormir lors d’un week-end artistico-amoureux : hôtel de charme dans un ancien monastère du XVIIème mais très cosy à dix minutes à pied de la très célèbre place du Marché et du Concertgebouw.
Pour dîner : restaurant Cézar, de la cuisine de grand-mère.
Visuel : …