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Aux « Journées Chostakovitch », la révélation Lev Abeliovich éblouit et interroge

par Hannah Starman
02.07.2026

La matinée du 27 juin est consacrée à la découverte de Lev Abeliovich, un compositeur biélorusse d’origine juive lituanienne, proche de Weinberg et de Chostakovitch, mais peu connu, même parmi les spectateurs avisés de Gohrisch, qui auront l’occasion d’entendre pas moins de trois créations européennes d’œuvres d’Abeliovich.

Lev Abeliovich : un compositeur sauvé de l’oubli

 

« Comment est-ce possible », s’interrogent, interloqués, les spectateurs après avoir entendu ce concert-découverte, « que nous n’en ayons jamais entendu parler ? » Grâce à la rencontre entre Rostislav Krimer, pianiste, chef d’orchestre et administrateur du patrimoine musical d’Abeliovich, et Tobias Niederschlag, l’infatigable et visionnaire directeur musical des Journées Chostakovitch, Lev Abeliovich commence désormais à prendre la place qui lui revient dans le panthéon des compositeurs soviétiques du XXe siècle, aux côtés de ses amis Dimitri Chostakovitch et surtout, Mieczysław Weinberg.

 

Car c’est avec son compatriote Mieczysław Weinberg que Lev Abeliovich partage une vie d’amitié et de destin. Né à Vilnius le 6 janvier 1912 dans une famille juive, Lev Abeliovich commence les études de droit à l’Université de Vilnius, selon le souhait de son père, Moïse Abeliovich, courtier en assurances. Défiant le désir de ses parents, il interrompt ses études à 23 ans pour poursuivre sa passion pour la musique, qu’il avait étudiée en tant qu’amateur. Il part en Pologne, où il intègre le Conservatoire de Varsovie. Il y rencontre Mieczysław Weinberg. Il étudie la composition avec Kazimierz Sikorski (également le professeur de Grażyna Bacewicz) et le piano avec Zbigniew Drzewiecki. Pour financer ses études, il enseigne le latin et la littérature.

 

 

En 1938, il a participé au concours Chopin à Varsovie, mais l’invasion de la Pologne, le 3 septembre 1939, l’a poussé à fuir. Comme son ami Weinberg, Abeliovich a pris le chemin de Biélorussie, où il a intégré, avec lui, la classe de composition de Vassily Zolotarev au conservatoire de Minsk. Les deux amis entretiennent des relations proches avec leurs anciens camarades de classe de Varsovie, parmi lesquels Edi Tyrmand, Max Fischman et Heinrich Vagner. Comme Weinberg, Abeliovich a perdu toute sa famille dans la Shoah, probablement dans le ghetto de Vilnius ou lors du massacre de Ponary où entre 21 700 (Tim Snyder) et 33 500 (Yitzhak Arad) Juifs ont été tués à partir du 2 juillet 1941 lorsque les SS Einsatzkommandos arrivent à Vilnius. Quelques jours avant la mort présumée des Abeliovich, leur fils Lev et son ami Mieczysław Weinberg obtiendront leur diplôme de fin d’études : le 22 juin 1941, jour du lancement de l’opération Barbarossa.

 

Lev Abeliovich a alors été appelé sous les drapeaux et a servi au sein d’un détachement d’aéro-géodésie. Il sera rappelé à Moscou en 1944 sur recommandation du compositeur Nikolai Myaskovsky et intégrera sa classe de composition au conservatoire de Moscou. En 1946, il devient membre de l’Union des compositeurs soviétiques et, grâce à son étroite association avec Weinberg – qui sera, lui, évacué à Tachkent et rapatrié à Moscou sur intervention de Chostakovitch –, il fera connaissance avec Chostakovitch et rencontrera le cercle de musiciens autour de lui, notamment David Oïstrakh. Le décret Jdanov qui frappe Chostakovitch, la résurgence de l’antisémitisme et le décès de Myaskovsky en août 1950 persuadent Abeliovich de retourner à Minsk en 1951. Il y mourra en 1985.

 

Au-delà de leurs expériences de guerre, Abeliovich et Weinberg partageront aussi l’inspiration qui en découle. L’écriture musicale d’Abeliovich est fortement empreinte de motifs militaires, représentés de manière quasi cinématographique, par exemple, dans sa Troisième symphonie, dédiée à Weinberg. Mais on trouve dans la musique d’Abeliovich aussi une profonde tristesse face à la souffrance des Juifs et une vive nostalgie de sa Biélorussie anéantie. L’œuvre complexe et douloureuse d’Abeliovich n’a jamais été publiée et l’unique enregistrement connu est une prise de son non autorisée de sa Troisième symphonie par l’Orchestre radiophonique de Minsk dans les années 1950 ou 1960.

 

 

Avec beaucoup d’énergie et de dévouement, Rostislav Krimer cherche à faire connaître Lev Abeliovich. Non seulement il prépare une thèse de doctorat intitulée Entre l’Holocauste et les répressions : l’héritage pianistique de Lev Abeliovich, mais il s’est aussi donné pour but de faire publier toute son œuvre. En 2025, le prestigieux éditeur Peters publie Aria pour violon et orchestre de chambre, et en 2026, la Sonate n° 2 pour piano. « J’en suis tout de suite tombé amoureux. C’est une œuvre extrêmement exigeante qui ne laisse pas un seul instant de répit à l’interprète », explique Krimer avec un sourire désarmant. Ce matin à Gohrisch, le public découvrira trois œuvres d’Abeliovich : Aria pour alto et piano de 1973, la Sonate n° 2 pour piano de 1974 et le Trio pour piano de 1955.

 

Abeliovich entouré des siens : Chostakovitch et Weinberg

 

Le concert de ce samedi matin s’ouvre avec le Trio pour piano n° 1, pour violon, violoncelle et piano, du jeune Chostakovitch. Composée en 1923, lorsque le compositeur n’avait que seize ans, l’œuvre a été jouée en audition privée pour Nikolai Myaskovsky au Conservatoire de Moscou le 8 avril 1924.  Mais elle ne sera publiée que dans les années 1980. Initialement intitulé Poème et dédicacé à sa petite copine, Tatiana Glivenko, le Trio pour piano n° 1 est une œuvre qui jongle entre modernité expérimentale et romantisme à la Rachmaninov. Elle précède de vingt ans le célébrissime Trio pour piano n° 2, mais on y reconnaît déjà la « patte » de Chostakovitch, qui cherche à éviter à tout prix la convention et les formules académiques. La violoniste Elli Choi, lauréate du Concours Reine-Élisabeth et musicienne dans l’East-West Chamber Orchestra, dirigé par Rostislav Krimer, le violoncelliste Friedrich Thiele, le premier violoncelle de la Sächsische Staatskapelle Dresden et Rostislav Krimer au piano nous offrent une interprétation saisissante de cette lettre d’amour merveilleusement étrange.

 

Après un bref changement de plateau, c’est le moment de la première découverte : la création européenne de l’Aria pour alto et piano de Lev Abeliovich. Abeliovich a composé l’Aria pour alto et piano en 1973. Œuvre intime, l’Aria est à la fois « une introspection et un bilan artistique », comme l’écrit Rostislav Krimer dans les notes accompagnant la partition, « une sorte de testament musical ». Rostislav Krimer, au piano, joue les premières mesures presque sacerdotales de cette œuvre poignante qu’il décrit comme « une prière pour tous ceux qui sont morts pendant la Shoah, pour une génération perdue, pour des millions de vies innocentes. »

 

 

Nils Mönkemeyer, altiste et professeur d’alto à la Hochschule für Musik Hanns Eisler à Berlin, joue cette partition avec une bienveillance chaleureuse qui en fait ressortir la foi d’un compositeur qui veut encore croire en l’homme. Outre ses indéniables compétences musicales – certains passages de l’Aria sont fichtrement virtuoses –, Nils Mönkemeyer est habité par une empathie qui lui permet d’incarner l’âme philosophique de l’œuvre et d’en transmettre la générosité et la lumière. Artiste engagé, Mönkemeyer a fondé en 2016 le festival Klassik für Alle en collaboration avec Caritas Bonn, afin de rendre la musique classique accessible à des personnes qui n’ont souvent pas la possibilité d’assister à des concerts, notamment les réfugiés, les sans-abris ou les personnes souffrant de troubles psychiques.

 

Dans le prolongement de la recherche de la clarté au cœur de l’ombre d’Abeliovich, la première partie se conclut avec le Trio à cordes op. 48 de son ami et compagnon d’infortune Mieczysław Weinberg. Composé à Moscou en 1950, durant une période de vives tensions politiques et personnelles, le Trio à cordes op. 48 de Weinberg compte parmi ses œuvres les plus intimes. Son écriture dense et concise dégage une atmosphère sobre et bouleversante.

 

Le premier mouvement, Allegro con moto, s’ouvre sur une violence contenue, presque anxieuse, chaque motif semblant hésiter avant de s’exprimer. Le deuxième, Andante, d’une beauté suspendue, révèle toute l’intensité expressive du compositeur : une mélodie solitaire s’élève, fragile mais résiliente, tel un coquelicot qui pousse dans les fissures du bitume. Le mouvement final, Moderato assai, clôt l’œuvre dans une atmosphère de résignation apaisée d’un ciel paré de lumière rose après la tempête. Comme Abeliovich, Weinberg garde aussi une foi acharnée en l’humanité. Sa musique murmure le souvenir d’une génération meurtrie ; elle commémore et console. Les jeunes musiciens, Elli Choi au violon, Nils Mönkemeyer à l’alto et Friedrich Thiele au violoncelle, apportent à cette sublime page de musique la fraîcheur et la joie d’une jeunesse qui, elle aussi, semble garder une foi inébranlable en l’humanité, ce qui ne peut que nous enchanter.

 

 

La Sonate pour piano n° 2

 

Après l’entracte pendant lequel les musiciens et les spectateurs cherchent à se rafraîchir comme ils peuvent, tout en échangeant leurs impressions sur les premières découvertes. On plaint le violoncelliste Friedrich Thiele qui traverse la cour devant la grange, sa chemise collée à son torse. Il nous répond avec un sourire moqueur : « Ce n’est encore rien, je plains ceux qui vont jouer à 15 h. » En effet, le mercure grimpera encore dans l’après-midi.

 

Les températures accablantes n’empêcheront pas le pianiste Rostislav Krimer de nous offrir une interprétation prodigieuse de la pièce maîtresse de ce programme de découverte : la Deuxième sonate pour piano d’Abeliovich. « Aujourd’hui, j’ai tenu entre mes mains la partition fraîchement imprimée de la Deuxième sonate que Stefan Conradi [chargé de la promotion de la musique contemporaine chez Peters Verlag] a apportée à Gohrisch, c’est une sensation extraordinaire », nous confiera Krimer après le concert, avant de sortir de son cartable la partition que son père avait utilisée lorsqu’il en a donné la première mondiale en 1984.  « Abeliovich changeait la partition jusqu’au dernier moment », explique Krimer en nous montrant une page où les griffes sont particulièrement abondantes. « Ce sont ses notes manuscrites. » Derrière le piano ou dans le lobby de l’hôtel, on sent émaner de ce jeune homme un enthousiasme débordant, accompagné de la détermination indéfectible d’un homme investi d’une mission importante.

 

La Deuxième sonate pour piano compte parmi les œuvres les plus importantes de l’époque tardive d’Abeliovich. Composée pendant la guerre sous la forme d’une première sonate – qui ne verra jamais le jour – et terminée en 1984, la Deuxième sonate contient à la fois les éléments de la plus grande catastrophe du peuple juif au XXe siècle, vécue par le compositeur, à savoir l’expérience de la guerre, de l’exil, de la disparition des proches et de la perte de repères, et la réflexion sur celle-ci, des décennies plus tard. Une œuvre qui garde la déchirure des premiers instants, ne serait-ce que dans les premiers accords qui s’abattent sur le clavier, comme une déflagration dévastatrice, qui « établit le champ harmonique duquel toute la sonate évolue », mais qui trouve également une sorte d’apaisement incertain, toutefois, après un processus traduit musicalement par « un mouvement ostinato, des gestes fragmentés, des attaques d’accords syncopés et une tension chromatique croissante ».

 

 

Le troisième mouvement, le scherzo qui prend la forme d’une danse macabre, est particulièrement poignant. « Les changements constants de mesure, les interruptions soudaines et les ruptures violentes de la texture privent la musique d’un rythme régulier », précise Krimer dans la préface de la partition. Au-delà de l’ironie et de la virtuosité, le troisième mouvement « devient l’image du monde dans lequel l’ordre s’est effondré et le mouvement même est devenu une forme de violence existentielle. » La sonate se termine par deux coups d’accord puissants qui font écho à ceux par lesquels elle a débuté. Le cercle d’expérience traumatique vécue et de réflexion artistique ultérieure est ainsi clos.

 

Après cette pièce puissante, le public se voit offrir un peu de répit de cette émotion bouleversante avec l’Impromptu pour alto et piano de Chostakovitch. Daté du 2 mai 1931 et découvert dans les archives de Vadim Borissovski, l’altiste du Quatuor Beethoven, l’Impromptu a été enregistré en live à Gohrisch par Nils Mönkemeyer et Rostislav Krimer et paru sur l’album Shostakovich Discoveries chez Deutsche Grammophon en 2025. Un ravissant morceau d’environ cinq minutes, interprété par le duo qui l’a créé à Gohrisch en 2018, en présence d’Irina Antonovna Chostakovitch.

 

Le Trio pour piano

 

Après ce petit interlude fort apprécié, nous passons à la dernière création de la matinée : le Trio pour piano d’Abeliovich, une œuvre de jeunesse, composée en 1955. Rappelons que c’était une période particulièrement éprouvante pour les compositeurs et les Juifs soviétiques, et plus encore pour les compositeurs juifs soviétiques. Le 12 janvier 1948, le beau-père de Weinberg, l’acteur et metteur en scène Solomon Mikhoels – « artiste de l’Union soviétique » depuis 1939 et lauréat du prix Staline de 1946 –, a été assassiné à Minsk sur ordre de Staline.

 

 

Son meurtre a été déguisé en accident de voiture et sa dépouille a été rapatriée à Moscou, où elle a fait l’objet de funérailles nationales. Frappés par le décret Jdanov de février 1948, Chostakovitch et Prokofiev se retrouvent sur la liste noire, ainsi qu’un nombre incalculable d’œuvres, dont le Sixième quatuor de Weinberg. Dans ces circonstances, Abeliovich rentre à Minsk, laissant derrière lui son ami Weiberg, qui sera arrêté le 6 février 1953, accusé de « nationalisme bourgeois juif » et incarcéré à Lubyanka, ainsi que l’oncle de son épouse, Miron Vovsi, le principal accusé dans le procès-spectacle contre les médecins juifs.

 

Le Trio pour piano reflète ce contexte et évoque, de façon intime, les souvenirs de la guerre et de la Shoah. On y sent une anxiété aiguë, une profonde inquiétude, mais aussi un espoir et une foi en l’avenir qui, chez Abeliovich, s’atténueront avec l’âge, sans jamais disparaître. Le Trio s’ouvre avec un piano très bavard qui semble pressé de raconter l’histoire de ses aventures, tel un explorateur rentré du voyage, la tête pleine d’impressions qu’il souhaite partager. L’ambiance y est presque joyeuse, même si l’on sent passer les nuages qui créent des ombres lourdes et menaçantes. Le violoncelle profond et grave de Friedrich Thiele laisse peu à peu la place à une narration plus lumineuse du violon d’Elli Choi.

 

Dans le deuxième mouvement, on retrouve l’écho de Kol Nidrei, la formule la plus emblématique de la liturgie juive, récitée au début du Yom Kippour. Le troisième mouvement, Presto scherzando, est une page superbe de musique – rapide, nerveuse, tendue et dansante – qui fait penser à la musique klezmer et aux danses endiablées qui permettent d’exprimer, non pas la joie, mais la terreur devant la mort et le désir de vivre malgré tout. Le final apporte encore d’autres éléments musicaux, notamment du jazz, avec une couleur et une texture qui ne ressemblent à rien d’autre. Un tonnerre d’applaudissements éclatera dès les dernières mesures. Il n’y a guère de doute : ce matin, aux « Journées internationales Chostakovitch », Rostislav Krimer a marqué l’histoire en sauvant de l’oubli l’extraordinaire compositeur qu’était Abeliovich. On ne peut que se réjouir de toutes les créations de son œuvre qui auront encore lieu ici, à Gohrisch.

 

 

 

 

 

 

La classe de Vasili Zolotarev. Weiberg est au premier rang, à droite, et Abeliovich au deuxième rang, deuxième de droite.

Visuels du concert : © Oliver Killing /

La page de la partition de la Deuxième sonate, avec les annotations de Lev Abeliovich, a été reproduite avec l’aimable autorisation de Rostislav Krimer.