Si vous passez devant le théâtre du Rond-Point ces jours-ci, il n’est pas possible que vous croisiez une ribambelle de filles et de garçons fredonnant « Je cherche une âme qui pourra m’aider » ou un « Je, je suis libertine ». Car, quelque part entre une envie de karaoké et une déclaration d’amour à son idole, Quillardet nous entraîne dans ce moment où l’adolescence bascule sans quitter sa chambre. Génial, vraiment génial.
Papa, c’est quoi une élégie ? Papa, c’est quoi le Kama Sutra ? On devine Sylvain dans sa chambre, et quelle chambre ! La scénographie fait délicieusement (licencieusement !) mal aux yeux tellement elle sent le kitsch. Pour le moment, les rideaux qui entourent le lit sont fermés, ils sont rose saumon. On devine une moquette à bouloches et un grand lit recouvert d’une couette très molletonnée. Il y a un côté doudou partout. Sylvain (Thomas Blanchard) fredonne des chansons de Mylène Farmer au casque alors que son père lui demande, en voix off, de venir au tennis. La pièce est un huis clos dans la tête de Sylvain, « à l’abri des regards ». Ce qu’il chante vient troubler l’époque où se situe cette histoire. Le garçon convoque des chansons écrites en 1995 comme en 2002. On le comprend vite, le réalisme n’est pas au centre de ce jeu. Le sujet est moins Mylène pour elle-même que la fonction des idoles. Chacun la sienne : Madonna, Michael Jackson, Théodora, Lady Gaga, Dalida… mais toujours la même fonction. Cette sensation que ces mots ont été écrits pour vous, rien que pour vous.

Le décor devient une machine à rêver. Par un stratagème aussi drôle que sensible, Quillardet fait jaillir ses interprètes (Morgan Balla, Anna Jouan, Guillaume Laloux, Titouan Lechevalier, Josué Ndofusu) de dessous ce lit, comme des images que l’on convoque pour se croire plus fort quand on dort. Thomas Quillardet est, pour rappel, un metteur en scène fasciné par la culture populaire : on l’a vu dresser le portrait de TF1 dans Une télévision française et, il y a quelques années, se concentrer sur les histoires d’amour dans le cinéma de Rohmer. À mots doux ne fait pas exception : Mylène Farmer est une superstar qui, depuis 40 ans, fascine toujours autant ; le retour de « Désenchantée » dans les chansons les plus écoutées en ce moment en est le témoin. Et si vous ne savez pas à quoi ressemble un premier rang d’un concert de Mylène, allez voir, parce que Thomas Quillardet, lui, il sait, et il montre : les yeux fous embués de larmes et les gorges qui se serrent devant l’icône, dans un culte laïque.
Sylvain s’imagine un monde où il est proche de la star, la conseille sur ses textes et ses mises en scène à l’américaine. Pendant qu’il rêve, les voix chantent… les chansons de Farmer. Cela permet au public qui ne serait pas au courant d’entendre la complexité des paroles qu’elle a écrites. Aussi, on réalise qu’elle ne s’est pas éclatée uniquement autour d’un champ lexical morbide, mais que l’amour tient une belle place dans son panthéon. Sur le papier, une pièce sur « un fan de Mylène » fait sourire. On rit dans ce spectacle, mais plutôt par amitié pour ce moment de la vie où l’on peut convoquer son idole pour construire des jeux de rôle à énorme budget dont il est le héros. À mots doux se révèle être une proposition plus sensible que drôle, dont on sort le regard mouillé face à ce personnage si juste qui arrive à emprunter son chemin de vie grâce à l’univers et aux paroles aux allures de poésie baudelairienne de la célèbre rousse. Sylvain vit, mange, dort Mylène Farmer, et Quillardet arrive, à l’aide de quelques rideaux et tissus, à nous faire entrer dans cette gentille obsession. La troupe est parfaite en soldat·e·s au service du fan ; elle chante et danse en live pour nous séduire encore plus. Une nouvelle fois, le théâtre s’empare avec le plus grand sérieux et la plus grande exigence de la pop culture et du kitsch pour comprendre ce qui traverse les adolescent·e·s de toujours, désenchanté·e·s peut-être parfois dans un « spleen », peut-être, mais rois et reines de la scène toujours. Puisqu’il faut choisir, avant tout nous voulons le dire, sans contrefaçon, À mots doux est un génial spectacle de Thomas Quillardet
À mots doux, Thomas Quillardet, jusqu’au 22 févr. 2026
Au Théâtre du Rond-Point
Visuels:© Pascale Cholette