Rien n’a pêché dans cette version concert donnée dans le Grand théâtre de Provence : ni la musique et le chant admirablement servis par l’orchestre, les solistes et les choristes, ni la diction, admirable, pour ce Grand opéra qui fut créé par le compositeur italien pour la « grande boutique » parisienne.
Il est des endroits où il faut être dans une carrière, même lorsque l’on est italien, que l’on est pas loin d’être considéré comme le plus grand compositeur d’opéra au monde (avec Nabucco, Macbeth, Rigoletto et La Traviata au catalogue), que l’on a déjà essaimé les grandes salles de la péninsule. En 1852, à l’approche de l’exposition universelle, cet endroit, c’est Paris !
Certes, Verdi a déjà adapté ses Lombardi (devenu Jérusalem) pour l’Opéra de Paris, mais c’est la première fois que le compositeur va spécialement concevoir un « Grand Opéra » en français, pour ce que lui même surnomme « La grande boutique ». En plaçant l’action dans la Sicile médiévale en lutte contre Charles d’Anjou, Verdi colle à l’actualité puisque la « révolution » italienne, le Risorgimento, vient de connaître ses premières secousses contre l’occupant autrichien.
La création à l’Opéra en juin 1855 connaît un grand succès, de 40 représentations prévues, on passe à 150… L’œuvre est jouée dans la foulée à Lyon, Barcelone, Madrid, en Hongrie, en Belgique, au Portugal, en Allemagne, en Autriche, en Russie, en Angleterre, à Buenos-Aires…
Et si Verdi entreprend rapidement de faire adapter son opéra en italien, il doit en changer le livret et le titre (qui devient temporairement Giovanna di Guzman) afin de passer sous les fourches caudines de la censure et le rendre acceptable, notamment, pour les scènes de Parme et de Turin. Il faudra attendre 1861 pour que le titre I vespri siciliani soit définitivement adopté et le livret d’origine, traduit, rétabli.
La version italienne va de fait, plutôt éclipser la version française qui peinera à revenir en haut des affiches. Une très belle version en a néanmoins été donnée en ouverture de saison à l’Opéra de Rome en 2019 (direction : Daniele Gatti, avec Roberta Mantegna, Roberto Frontali et déjà, John Osborn et Michele Pertusi). L’initiative du festival d’Aix est donc d’importance, même si l’on aurait pu être plus exigeant sur la version retenue.

En effet, le « Grand Opéra » à la française a imposé, pendant des décennies, un style singulier dont les édifices tenaient par l’accumulation de contraintes imposées aux compositeurs. Et ces édifices, comme l’est une pièce montée exubérante et consommatrice de moyens, devaient leur puissance à l’équilibre qu’était parvenu (ou pas d’ailleurs) à trouver ledit-compositeur.
À l’écoute des Vêpres siciliennes, il est fascinant de découvrir un Verdi qui, par obligation, s’est rapproché de ses compagnons de « Grand Opéra » tels que Donizetti (La favorite) ou Meyerbeer (Le prophète, donné il y a 3 ans à Aix) et s’est plié à des règles bien différentes de celles qui régissaient une Traviata par exemple ; par l’extension des récitatifs, par une certaine pesanteur de la composition, par un dramatisme parfois exagéré et… par un ballet qui prenait beaucoup de place.
Si l’on sait à quel point Verdi a pesté à chacun de ses passages parisiens contre le fonctionnement de cette « Grande boutique » ou dans les relations qu’il a eues avec Eugène Scribe – le librettiste des Vêpres -, cela ne l’empêchera pas – la carrière n’ayant pas les mêmes règles que le cœur – de revenir en 1867 pour créer ce chef d’œuvre qu’est Don Carlos à Paris.
En puriste peut-être, donc, l’on regrette – une fois de plus – la disparition des pages magnifiques du ballet « Les quatre saisons » (qui, certes, dure environ 30 minutes). L’on se prend à rêver qu’après avoir adopté une version quasi complète du Don Carlos, l’Opéra de Paris décide un jour de monter la version originale de ces Vêpres, un opéra qui a été écrit pour ses murs. Fermons le ban sur ce constat récurrent.
À l’écoute de l’ouverture, on a pu avoir quelques craintes que le chef ne se laisse entraîner dans une lecture trop démonstrative, trop tape-à-l’œil de l’œuvre. Passé ce moment d’étalage flamboyant de la toute puissance de Verdi, il nous a contredit tant sa direction a été sensible et s’est pliée au subtil équilibre entre scènes spectaculaires (avec intervention du chœur de l’Opéra de Lyon, comme l’orchestre, ce soir tous deux somptueux) et scènes intimistes dans lesquelles les solistes pouvaient s’exprimer dans toute la force ou la subtilité enveloppantes que leur a fournies Verdi.
Si l’on ne devait retenir qu’une chose de cette représentation aixoise, ce serait la stupéfiante diction française qui a irrigué chaque phrase du texte (ce qui nous a d’ailleurs permis, au passage, de constater la lourdeur de certains dialogues de Scribe), une qualité que les premiers rôles ont partagé avec les seconds, les exemplaires Ugo Rabec, Thomas Dear, Niamh O’Sullivan, Samy Camps, Ronan Caillet, Jusung Park et Grégoire Mour.
Et quel bonheur d’entendre précisément la plénitude d’un texte écrit spécialement dans notre langue pour un musicien habitué à composer dans une autre. Et malgré leurs nationalités différentes, chacune et chacun, de Karine Deshayes à Michele Pertusi, de John Osborn à Insik Choi, ont apporté leur pierre précieuse à cet édifice singulier.
Seul.e.s ou impliqué.e.s dans les duos, trios, quatuors ou ensembles, l’ensemble des artistes a, en outre, su nous offrir du très beau chant, doublé d’une coordination parfaite exemplaire, notamment dans le très exigeant quatuor du dernier acte.

Michele Pertusi est un habitué du rôle. L’on sait que ce magnifique verdien devant l’éternel, ce Philippe II d’exception, sait, quant bien même la voix accuse le poids des années, nous emporter par sa présence et son art sur les chemins de l’émotion. Certes, le personnage de Jean Procida, ce patriote exalté n’est pas le plus passionnant qui soit, mais il aura suffit à l’artiste les quelques phrases d’introduction de son grand air « Palerme, ô beauté qu’on outrage » pour lui donner de la consistance. Il apportera ensuite, dans les ensembles – mais sans excès – la rage nécessaire à celui qui ne s’embarrasse pas de sentiments et veut anéantir les Français, quand bien même tous ceux qui l’entourent abandonnent le combat en route.
La très belle surprise de la soirée est arrivée avec le Guy de Montfort d’Insik Choi. Outre le prononciation exemplaire, le baryton sud-coréen, a insufflé sa part d’humanité à son personnage si verdien, pourtant chef guerrier et pendant du belliqueux Procida, mais dont l’aveuglement est tempéré par son amour paternel. Son grand air « Au sein de la puissance, au sein de la grandeur » est un grand moment où le chanteur a combiné noblesse et autorité avec un lyrisme propre aux sentiment d’un père. Et le duo qui suit avec John Osborn (« Quand ma bonté toujours nouvelle ») a véritablement mis en valeur l’instant de retrouvailles d’un fils et d’un père sublimé par la beauté d’un chant français exemplaire.

S’il en est un qui ne nous surprend plus par la qualité extrême de son chant français, c’est bien John Osborn qui brille une fois de plus dans le rôle d’Henri (et pour la troisième fois au Festival ces dernières saisons). Que de noblesse ! Quelle musicalité ! Quels aigus finaux parfaitement timbrés et tenus ! Cela vaut pour son air d’entrée (« Punis mon audace ») ou pour celui somptueux et à ce moment tellement intègre du quatrième acte (« Ô jour de peine et de souffrance »), mais également pour les duos avec Hélène (« Comment dans ma reconnaissance, Près du tombeau peut-être », « Ami ! Le coeur d’Hélène » et « La brise souffle au loin ») ainsi que celui avec Montfort. Osborn, l’Américain grand serviteur du chant français !
Mais, au fait, a-t-on pensé à le couronner d’une distinction et d’une médaille de notre République pour les grands services qu’il rend à l’art de notre pays ? Étrange…on cherche et l’on ne trouve pas…
La palme de l’expressivité est revenue à Karine Deshayes. Le rôle n’est pas aisé. Il est quasiment écrit pour un soprano dramatique d’agilité. Et même s’il est un rôle charnière, encore marqué par le bel canto, il annonce déjà les grandes héroïnes verdiennes, plus denses et dramatiques car il allie la puissance, l’étendue de la tessiture et une grande agilité vocale, notamment dans l’air « Merci, jeunes amies ». Si le bel canto est son terrain d’excellence, la voix de Deshayes ne peut évidemment pas entrer en concurrence d’une Maria Callas, d’une Anita Cerqueti, d’une Leyla Gencer (grandes titulaires du rôle version italienne). C’est donc sur le terrain d’une féminité et d’une expressivité extrêmes que la chanteuse a décidé d’emmener son héroïne.
Alors, il est évident qu’il aura fallu un peu de temps pour que la soprano parvienne complètement, pendant la soirée, à larguer les amarres dans la maîtrise de ce rôle très exigeant et à essayer de lâcher du regard sa partition. C’est véritablement avec « Ami ! Le cœur d’Hélène » qu’elle se libère ; elle atteint alors un lyrisme magnifique et compose un moment hors du temps brodé d’une véritable dentelle. Puis plus tard, elle va offrir un boléro parfaitement exécutée.
Certes, cette interprétation est probablement moins spectaculaire que celle de ses illustres devancières mais pas, pour autant, moins efficace, tant elle parvient à faire émerger cette femme amoureuse, inflexible mais droite, de la médiocrité ou de la méchanceté des hommes qui l’entourent. Mais, par sa distinction, par sa maîtrise de l’écriture du boléro, par sa douceur aussi, elle nous livre une Hélène singulière mais psychologiquement passionnante et émouvante.
C’est ainsi que l’on a retrouvé Verdi, mais un Verdi francisé, passé à la moulinette du « Grand opéra », un Verdi qui exigeait de grands chanteurs français !
C’est ainsi ! Le Festival d’Aix-en-Provence maintient, après Le prophète, après Lucie de Lammermoor, une tradition qui tend à se perdre, ailleurs, en France dans les méandres du temps. Un telle nouvelle réussite va encore marquer l’histoire du Festival. Gloire à lui donc !
Visuels : © Festival d’Aix-en-Provence 2026 © Vincent Beaume