Fidèle à lui-même, Steve Hackett était de retour le 12 mai pour son « Best Of Genesis & Solo Gems» tour, non pour une nostalgie figée ou un pastiche convenu, mais pour réinsuffler la vie dans cette musique avec des musiciens d’exception. Les fans de Genesis ne s’y sont pas trompés : ils sont venus remplir à ras bord une salle Pleyel sur laquelle l’ombre tutrice de Peter Gabriel continuait de planer.
Quand on évoque le rock progressif, les noms de Gilmour, Oldfield, Fripp ou Beck viennent aussitôt à l’esprit. Celui de Steve Hackett, pourtant pilier de Genesis à l’ère Peter Gabriel, passe trop souvent sous le radar. Les spécialistes reconnaissent en lui un technicien hors pair ; c’est sa discrétion naturelle qui l’a tenu dans la pénombre. Cult.news entend modestement corriger cette injustice.
Né à Londres dans une famille de musiciens, c’est tout naturellement qu’il se frotte, dès le lycée, à diverses aventures sonores. Mais c’est en 1971, à 21 ans à peine, que tout bascule pour cet autodidacte: en rejoignant Phil Collins, Tony Banks, Mike Rutherford et Peter Gabriel au sein de Genesis, il offre au groupe un souffle nouveau et décisif.
Il grave, en 1971, l’album Nursery Cryme, qui contient notamment « The Musical Box », puis en 1972 Foxtrot, avec la légendaire suite de vingt-trois minutes « Supper’s Ready ». La même année, en 1973, paraît leur disque monument : Selling England by the Pound, qui marque l’apogée de leur art. Portés par les prestations scéniques hallucinées de Gabriel, ils s’imposent comme l’un des groupes les plus singuliers de la scène britannique des années 1970.
Le départ de Peter Gabriel fin 1975 entraîne dans son sillage celui de Steve, qui quitte le navire en 1977, après six albums fondateurs, pour embrasser une carrière solo d’une fécondité remarquable : vingt-huit albums studio, vingt-quatre enregistrements live et douze compilations à ce jour, pour un public de fidèles qui le suit avec une dévotion presque religieuse. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes : Hackett est un artisan infatigable.
Steve fait son entrée sans première partie, accueilli par une ovation qui le touche visiblement. Il est entouré de Nad Sylvan au chant, Jonas Reingold à la basse, Rob Townsend aux saxophones, flûte et claviers additionnels, Lalle Larsson aux claviers et Felix Lehrmann à la batterie.
Dès l’entame de « The Devil’s Cathedral » de son album Surrender of Silence, on est d’emblée frappé par la qualité de chaque musicien : ensemble, ils confèrent au morceau une amplitude et un dynamisme saisissants. Steve, sa Fernandes/Burny Les Paul Goldtop en bandoulière, l’une de ses guitares de prédilection, se penche sur son instrument avec cette posture reconnaissable entre toutes, l’œil vissé sur le manche.
Hormis ce titre, la première partie, consacrée à sa carrière solo, puise dans des albums enregistrés entre 1975 (Voyage of the Acolyte) et 1982 (Highly Strung). Sept morceaux au total, interprétés avec une virtuosité jamais ostentatoire, mais qui dégagent une teinte sépia, comme des photographies jaunies par le temps. On perçoit les influences de Genesis, Yes ou King Crimson, mais la facture reste ancrée dans son époque, et « The Sea Inside », présentée comme une nouveauté, ne suffit pas à renouveler l’horizon.
Après trente minutes d’entracte, le groupe se réapproprie la scène pour ce que Steve annonce lui-même comme une séance « nostalgia ». Et lorsque Nad Sylvan entonne a cappella « Can you tell me where my country lies? », il est instantanément rejoint par toute la salle, qui reconnaît au premier accord les premières mesures de « Dancing With the Moonlit Knight », qui ouvre Selling England by the Pound.
Et là, quelque chose bascule. À la manière d’un ensemble classique s’emparant du quintette en ut majeur D. 956 de Schubert, le groupe investit l’album sans le trahir : fidèle à la partition originale, tout en lui insufflant sa propre vitalité. Les interprètes élèvent ainsi « The Cinema Show » et « Aisle of Plenty » à une dimension nouvelle. Les doigts de Steve glissent sur sa guitare dorée, ponctuant le discours d’un tapping dont il a le secret, sans geste superflu, le visage fermé sur une concentration absolue d’où nait une émotion profonde.
Dès les premières notes de chaque morceau, le public exulte ; c’est encore plus vrai lors de l’incursion dans Foxtrot avec « Supper’s Ready », où la voix de Steve vient se fondre dans celle de Nad.
Le groupe se retire alors, laissant seul en scène le pianiste suédois Lalle Larsson, qui se lance dans une improvisation vertigineuse où il navigue du piano au synthé, mariant avec élégance le rock progressif, le jazz fusion et la musique classique. Rob Townsend le rejoint, son saxophone tissant un contrepoint d’une belle fluidité, avant que le reste du groupe n’entre à son tour pour déclencher un « Firth of Fifth » endiablé, public debout, hurlant de plaisir.
Malgré la durée déjà généreuse du concert, Steve et ses musiciens reviennent pour deux rappels tirés de A Trick of the Tail : « Dance on a Volcano », qui offre à Felix Lehrmann une tribune idéale pour étaler l’étendue de son talent dans un solo de batterie d’anthologie. Il confirme ici amplement sa réputation de meilleur batteur d’Allemagne. « Los Endos » referme ce concert magnifique sous une ovation pleinement méritée.
Dans les années 1970, nourris par les Beatles(Sgt Pepper) et les Moody Blues, toute une génération de musiciens surgit : de Procol Harum à Yes, d’Emerson, Lake and Palmer à Genesis. Leur ambition est de fondre en un seul tous les styles rock, classique, jazz, folk, musique contemporaine. Des albums devenus mythiques gravèrent cette décennie. Puis vinrent le punk, le disco et une pop plus immédiate : le mouvement sembla s’évanouir.
En réalité, il s’est dissous dans tous les styles qu’il aspirait à fusionner, et d’innombrables artistes en sont aujourd’hui les héritiers, conscients ou non. Il suffit d’assister à un concert de Steven Wilson, de Tool, de Sigur Rós ou de Radiohead, d’écouter la musique de film de Jonny Greenwood dans Une bataille après l’autre, pour se convaincre que ce courant irrigue plus que jamais la musique d’aujourd’hui. Voilà qui explique le culte fervent et discret que beaucoup vouent au Genesis de la période 1970-1977, et à Steve Hackett en particulier. Il a su instiller au sein du groupe une forme de démesure maîtrisée, cette folie rigoureuse qui permit à Genesis de composer une musique aujourd’hui devenue classique.
Photos : YB
Photo Peter Gabriel : Jean-Luc Ourlin
Remerciements : l’équipe de Live Nation
Les albums, comme vous l’avez compris, ne manquent pas. Alors si vous voulez plonger dans le prog rock :
Steve_Hackett : Voyage of the Acolyte (1975)
Wolflight (2015)
Genesis : Foxtrot (1972)
Selling England by the Pound(1973)
The Lamb Lies Down on Broadway(1974)
King Crimson : In the Court of the Crimson King (1969)
Yes : Close to the Edge (1972)
Mike Oldfield : Tubular Bells (1973)
The Moody Blues : Every Good Boy Deserves Favour (1971)
Procol Harum : Live with the Edmonton Symphony Orchestra (1972) …