A l’occasion de la projection de « Dua », Cult News a pu s’entretenir avec la réalisatrice, Blerta Basholli, qui revient sur sa réalisation très personnelle.
Pristina, Kosovo, fin des années 1990. Alors que la guerre se profile et que les tensions ethniques s’exacerbent, Dua, 13 ans, peine à trouver sa place parmi les siens et dans son corps en plein changement. À la suite d’un incident qui ébranle sa communauté, elle devient elle-même une cible et se lie avec une fille intrépide, Maki, qui l’entraîne vers une forme inattendue de résistance.
Dans ce deuxième film autobiographique, la réalisatrice propose un portrait caméra à l’épaule d’une adolescence en résistance face à l’opression -sous toutes ses formes.
CN : Quels sont les enjeux de faire un film sur une histoire aussi personnelle ? Comment cela influe sur la fabrication du film et sa diffusion ?
B. B. : Ce film est particulier, car je ne parle pas juste de la guerre ou d’un contexte, c’est vraiment ma vie. Je trouve que c’est important de revisiter cette histoire là, pas juste de mon point de vue, mais pour que ça résonne avec d’autres guerres. Il y a toujours un équilibre à trouver quand on fait un film aussi personnel : qu’est-ce qu’on veut garder pour nous et qu’est-ce qu’on accepte de partager, qu’est-ce qui va être important pour les autres. Parfois on est trop attachés à certains moments même si ce ne sont pas le plus pertinent. La projection d’hier était très stressante pour moi, j’avais peur que mon film soit intéressant juste pour moi car c’était mon histoire, je me demandais comment les gens allaient réagir. Pour moi, ce film est un moyen aussi de régler des choses de mon passé, mais aussi d’en parler car ça résonne avec les autres guerres dans le monde.
C’est en parlant de choses les plus intimes possibles que parfois cela parle au plus de monde possible.
CN : Comment se sont passés passé la production et le financement de ce film ?
B. B. : Au Kosovo, on n’a pas de vraie industrie du film. On a un centre de film qui finance des films mais plutôt à petit budget, et ce n’est pas possible de faire un film entièrement financé par le Kosovo, on est obligés de passer par des co-productions. Pour ce film, on a fait une co-production avec la Suisse et il nous manquait un producteur pour compléter le budget donc on a eu envie de travailler avec la France. On avait déjà essayé avec tous mes projets de travailler avec la France, mais ils ont tous été rejetés jusqu’à celui-là, donc cette fois-ci je suis très heureuse d’avoir pu collaborer ici (rires). Ça offre aussi des possibilités de travailler avec d’autres technicien-nes.
CN : Vous avez aussi réalisé des documentaires auparavant. Comment cela a-t-il influencé votre travail ?
B. B. : J’ai fait quelques documentaires mais pas tant, j’aimerais bien y retourner car j’adore ça. Comme là je racontais des faits inspirés d’histoire vraie, je suis vraiment aller chercher le réalisme, même dans l’esthétique. C’était mon intention principale. Je voulais rester le plus authentique possible, avec une approche plutôt documentaire, formaliste. Par le son, l’image, on a essayé d’appuyer les émotions, pour ne pas avoir à les montrer mais qu’elles transparaissent naturellement (par sa respiration, ou la musique par exemple). Il y a plusieurs choses que l’on ne voulait pas montrer par l’image mais qui devaient passer par le son. Tout en restant dans un style réaliste, on a vraiment voulu se mettre dans sa peau, être dans sa tête et dans ses sentiments.

CN : Est-ce que vous avez aussi fait un travail de réécriture ou d’improvisation avec Pinea ?
B. B. : Tout était déjà très écrit, mais j’aime bien réduire les dialogues au maximum, donc je fais ce travail surtout avec les acteur-ices (et après au montage). C’était surtout lire et relire les scènes avec elle pour voir ce qui marchait ou non, mais parfois aussi on changeait les répliques s’il y avait des choses pas naturelles. Parfois, j’écris des choses très précises qui peuvent aussi avoir plusieurs sens donc c’est important que ce soit dit de cette manière, mais parfois, on peut changer et l’adapter au comédien-ne pour que ce soit plus naturel. Pareil pour les mouvements et les déplacements, on essayait de faire en sorte qu’ils soient le plus à l’aise possible. Comme Pinea et Vlera Bilalli n’étaient pas actrices, on faisait beaucoup de répétitions de mouvements, de manière de marcher. Mais tout a été très naturel et intuitif pour elles, elles faisaient du très bon travail. On a fait beaucoup de prises, mais ce n’était pas vraiment de leur fautes (rires).
Les deux actrices n’ont pas connu la guerre, elles ont 13 et 14 ans, on a des vies très différentes, mais elles ont compris très vite. Pinea particulièrement a beaucoup d’intuition, j’avais pas besoin de lui donner beaucoup d’indications et surtout d’explications aux scènes, elle faisait les choses naturellement.
CN : Il y a eu aussi un gros travail de reconstitution de Pristina dans les années 90, comment cela s’est passé ?
B. B. : Je voulais vraiment tourner dans les lieux où j’avais grandi à Pristina et où tous ces évènements s’étaient passés. La partie la plus dure c’était la séquence de manifestation, car c’était un plan séquence, ou la scène du train car il y a beaucoup de buildings maintenant à cet endroit. On a fait un gros travail de décoration pour changer des choses à ces endroits là. On a aussi du beaucoup enlever des choses (des voitures par exemple), recouvrir des tags ou les changer, repeindre. On a aussi fait un travail de VFX pour enlever les bâtiments qui étaient trop gros. Parfois, j’étais moi-même étonnée des détails dont j’arrivais à me rappeler de cette époque.