Ce 3 octobre 2026, deux duos pianistiques d’exception – Antonio Pompa-Baldi et Emanuela Friscioni ainsi que Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia – nous font voyager dans les pas de Victor Babin et Vitya Vronsky, entre la Russie romantique de Rachmaninov et l’Amérique urbaine et énergique du XXe siècle.
Le duo formé par les pianistes Victor Babin, né à Moscou en 1908, et Vitya (Viktoria) Vronsky, née à Eupatoria, en Crimée, en 1909, est considéré comme l’un des duos les plus brillants du XXe siècle. Babin et Vronsky se rencontrent en 1933 à Berlin, où ils sont tous deux étudiants à la Hochschule für Musik dans la classe d’Artur Schnabel. Ils se marient la même année et forment leur duo de pianos. Le couple immigre aux États-Unis en 1937, donne son premier concert à la mairie de New York le 14 février de la même année et se fait connaître grâce aux enregistrements des œuvres de leur ami et mentor, Sergueï Rachmaninov. Le 8 décembre 1942, le duo a créé la version pour deux pianos des Danses symphoniques de Rachmaninov au Carnegie Hall. Babin sera également l’un des rares musiciens, nous raconte Arthur Ancelle, en introduction du concert « qui avait l’autorisation de Rachmaninov de transcrire ses œuvres ‘maintenant et pour toujours’ ».
Entre 1937 et la mort de Babin en 1972, le duo donnera plus de 1200 concerts en Amérique du Nord, malgré une interruption de son activité musicale durant la Seconde Guerre mondiale. Viktor Babin a servi dans l’armée américaine et Vronsky a travaillé auprès des blessés. Après la guerre, Babin a enseigné à l’Aspen School of Music, dont il a également assuré la direction, au Berkshire Music Festival de Tanglewood et au Cleveland Institute of Music (CIM). Lorsque Babin est nommé directeur de l’institut en 1961, Vronsky rejoint le corps enseignant et en devient artiste en résidence. Partageant leur temps entre une résidence d’été au Nouveau-Mexique et un appartement à Shaker Heights, le couple entretient des liens d’amitié avec des artistes et musiciens tels que Marc Chagall, Darius Milhaud et Igor Stravinsky.

Après le décès de Babin, Vronsky restera au CIM en tant que professeure émérite de piano et, de 1977 à 1985, à la tête du département de piano, et recommencera à jouer, notamment les œuvres de son défunt mari. Nommée Chevalier des Arts et Lettres en 1972, Vronsky est décédée en 1992 dans son appartement à Shaker Heights, une banlieue aisée, conçue sur le modèle d’une « ville-jardin » située juste à l’est de Cleveland. Le concert de ce soir s’inscrit clairement dans cette filiation, « mais », ajoute Ancelle, « le pianiste Antonio Pompa-Baldi enseigne également au CIM et partage avec nous cette passion pour Rachmaninov. » On aimerait ajouter que son épouse et partenaire sur scène, Emanuela Friscioni, est également professeure de piano au CIM depuis 2004 et directrice de la Creative Arts Academy et de la Classical Piano Series au Cuyahoga Community College.
Arthur Ancelle, l’un des fondateurs du Festival Piano-Piano, avec son épouse Ludmila Berlinskaïa, présente le duo Antonio Pompa-Baldi et Emanuela Friscioni en termes élogieux qui s’avéreront amplement mérités. Avant de nous jouer les deux suites pour deux pianos de Rachmaninov, le pianiste italien Antonio Pompa-Baldi nous adresse quelques mots d’introduction en français sur ces deux suites, qui comptent parmi les plus belles et les plus célèbres pièces pour deux pianos. « Lorsqu’il a écrit la Suite n° 1 en 1893, la pièce était très intime, mais aussi très orchestrale, alors que Rachmaninov n’avait que vingt ans. Il était déjà un pianiste et compositeur extrêmement doué, mais vous savez, » ajoute-t-il avec un petit sourire, « quand on est jeune, on aime parler de l’amour et des peines d’amour, même avant d’aimer quelqu’un et d’en souffrir. »
Il décrit ensuite les quatre mouvements : la « Barcarolle » où « la fluidité de l’écriture suit le mouvement de l’embarcation sur l’eau », « La nuit… l’amour » où « les deux pianos se parlent, se cherchent, se répondent, se fondent », « Les larmes », un mouvement très simple, un largo « d’une mélodie inoubliable », et « Pâques », où Rachmaninov « évoque la liturgie orthodoxe avec des cloches ». En reconnaissant en Antonio Pompa-Baldi un enseignant passionné, lorsqu’il enchaîne avec la description de la Suite n° 2 : « Entre 1893 et 1901, la date de la Suite n° 2, il y a l’échec de la Symphonie n° 1 ». Vient ensuite une courte digression sur la réception de la première symphonie de Rachmaninov, notamment sur le rejet violent de la part de César Cui, critique musical, ingénieur militaire et grand ami de Franz Liszt, qui a comparé la Symphonie n° 1 aux « dix plaies d’Égypte ».

Pendant quelques années, Rachmaninov n’a rien pu écrire et c’est grâce à son psychothérapeute, Nikolai Dahl, que ses forces créatrices sont revenues et il a écrit le Deuxième concerto et la Deuxième Suite, deux œuvres à grand succès. « On trouve dans la Suite n° 2, dès le début, un esprit de joie d’une marche de parade militaire, suivi d’une valse légère », nous explique Pompa-Baldi. « Ce deuxième mouvement est très difficile, avec beaucoup de virtuosité, mais il faut que ça montre l’élégance et la grâce. Ce n’est pas facile, mais on va essayer. » Spoiler : ils l’ont fait à ravir. Viennent ensuite « Romance » et, finalement, « la force explosive et le rythme implacable de « Tarantelle » qui nous ramènent à une conclusion avec beaucoup de vitalité. »
Les deux pianos sont positionnés de sorte à ce que les pianistes soient assis le plus proches l’un de l’autre et Antonio Pompa-Baldi et son épouse, Emanuela Friscioni, échangent souvent des regards complices. Assis plus près du public, Pompa-Baldi est plus expressif dans ses gestes et ses mimiques faciales, tandis que Friscioni reste olympienne et joue comme une déesse. Leur jeu dans Rachmaninov est le mariage de deux tempéraments qui se connaissent, communiquent et se complètent à la perfection. La virtuosité intense, expressive, voire explosive, de certains passages est équilibrée par un lyrisme ample et enveloppant. Les lignes mélodiques chantantes de l’un reposent sur un support dans les graves de l’autre, ce qui permet au duo de nous offrir une lecture limpide et transparente, même dans les passages les plus périlleux.
Rappelé sur scène avec insistance, le couple s’installe devant un seul piano pour le bis, une paraphrase enjouée de Liszt (Rhapsodie hongroise 2/ rabbit ). Souriant, Antonio Pompa-Baldi prend la parole avec humour : « Le piano à quatre mains est une très bonne occasion de faire connaissance et de tomber amoureux. » La salle éclate en applaudissements, mêlés de rires et de bravos. « Et parfois ça marche, et ça dure », sourit-il, lançant un regard éloquent à sa femme, qui lui sourit à son tour. Le public enthousiaste acclame le duo Antonio Pompa-Baldi et Emanuela Friscioni, un couple de pianistes remarquables et chaleureux, à venir écouter à chaque occasion qui se présente.
Après un long entracte, accompagné de quelques rafraîchissements, le public se dirige sous la pluie, vers la Grange Sainte-Geneviève, à quelques minutes de l’Auditorium du Conservatoire, pour entendre Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia. Partenaires pianistiques depuis 2014, ils ont enregistré plusieurs albums remarqués ensemble, dont This is America ! en 2021. Consacré au grand répertoire américain pour deux pianos, l’album sera récompensé par un Diapason d’Or et un choc de Classica. Le programme de ce soir s’inscrit dans cet héritage musical américain, issu de l’immigration dans les années 1930 aux États-Unis des musiciens européens, parmi lesquels Victor Babin et Vitya Vronsky. « Le concert de ce soir est un moyen de prolonger cet hommage à Babin et Vronsky », introduit Arthur Ancelle le récital, qui s’ouvre sur une pièce de Meredith Monk, Ellis Island, « consacrée à la mémoire de cette immigration aux États-Unis. »

Le morceau Ellis Island de la compositrice et cinéaste américaine Meredith Monk a été écrit pour le film éponyme de 28 minutes, produit en 1981 et décrit par The Village Voice comme « une évocation cinématographique profondément marquante des immigrants américains, … sobre, épurée et exquise. » Composée pour deux pianos, cette œuvre d’une durée d’exécution de cinq minutes – la première sur l’album This is America ! – est conçue pour se fondre en un seul flux et en une seule texture à l’image du mouvement oscillatoire de l’eau qui mène le voyageur plein d’espoir vers la statue de la Liberté sur Ellis Island. Wagner et Latchoumia recréent l’ambiance de cette pièce minimaliste avec virtuosité et un toucher tout en finesse et empreint d’une musicalité limpide et captivante.
« Vous connaissez tous la comédie musicale West Side Story », Ancelle poursuit son introduction. « Figurez-vous que Babin et Vronsky, peu après leur arrivée aux États-Unis, ont contacté Bernstein pour lui demander un concerto pour deux pianos. Avec son enthousiasme habituel, Lenny s’enflamme pour le projet qui ne sera finalement jamais réalisé. Vous allez entendre la transcription pour deux pianos de West Side Story, une musique que Babin et Vronsky auraient pu jouer. Assis face à face, leurs pianos emboîtés, Wagner et Latchoumia jouent en parfaite symbiose, avec une communication fluide et une complicité chaleureuse. Leur interprétation des Danses Symphoniques de West Side Story est riche en couleurs harmoniques et en cette enivrante vitalité urbaine new-yorkaise qui traverse toute l’œuvre de Bernstein.

Ils terminent leur récital avec la musique contemporaine de Philip Glass, dont Vanessa Wagner est l’une des « championnes », comme la décrit Arthur Ancelle. Quatre mouvements pour 2 pianos est une œuvre majeure pour deux pianos du compositeur, commandée par le Klavier-Festival Ruhr et créée dans le cadre du festival à l’Essen Philharmonie par Dennis Russell Davies et Maki Namekawa le 7 juillet 2008. Wagner et Latchoumia interprètent cette œuvre minimaliste et répétitive, dont la facilité n’est qu’apparente, avec un formidable sens du rythme, sans décalage entre les deux interprètes, presque fusionnel. En même temps, ils ne succombent pas à la tentation de se laisser aller à l’aspect hypnotique de l’œuvre ; bien au contraire, et c’est ce que nous apprécions le plus dans leur interprétation. Wagner et Latchoumia nous offrent un Glass rigoureux, presque froid – ce qui n’est pas pour nous déplaire – qui fait ressortir tous les détails de la partition avec une profonde puissance poétique qui nous tient en haleine du début à la fin. America de Wagner et Latchoumia est un véritable tour de force et un hommage poignant à une Amérique qui n’est plus.
Visuels : © Nathanael Charpentier