Ce dimanche 3 mai, le pianiste croate joue seul le programme, initialement prévu avec Martha Argerich, réunissant deux œuvres emblématiques de Chopin : le Concerto n° 2 et la Sonate n° 2. Même si la rencontre de deux légendes du piano autour de Chopin n’a pas eu lieu cette fois-ci, Pogorelich séduit le public par une rare ferveur intérieure.
Dans le bref texte qu’il adresse à Martha Argerich dans la brochure qui accompagne le programme de la soirée, Ivo Pogorelich remercie « Mme Argerich pour avoir reconnu mes capacités musicales alors que j’avais 22 ans, par un geste public de soutien à mon égard ». Pogorelich évoque ici un épisode douloureux : son élimination sans explication du Concours Chopin de Varsovie en 1980 et le scandale qui a suivi la démission de Martha Argerich du jury en signe de protestation. La prise de position d’Argerich en faveur du jeune pianiste qu’elle a qualifié de « génie », la frénésie médiatique, ainsi que son immense talent, sa personnalité charismatique et ses interprétations originales, ont fait que Pogorelich a très vite signé un contrat avec Deutsche Grammophon et a fait ses débuts à Carnegie Hall. Sa carrière est lancée et le lien avec Argerich, autour de Chopin, scellé pour toujours.
« J’espère sincèrement avoir été à la hauteur, au fil des ans, de toutes les attentes placées en moi », écrit-il. Après 45 ans de carrière exceptionnelle, marquée par une discographie impressionnante, dont une intégrale de 14 disques, qui a remporté le Diapason d’Or en 2015, et un album consacré à Chopin, paru chez Sony en 2022, Pogorelich n’a plus rien à prouver. D’autant plus qu’au-delà de son intense activité de concertiste, il a initié plusieurs projets visant à soutenir les jeunes artistes : une bourse de voyage pour jeunes pianistes croates, un festival à Bad Wörishofen offrant aux jeunes pianistes l’occasion de jouer avec les musiciens établis, le Concours Ivo Pogorelich pour piano solo et le Concours international de musique de Manhattan n’en sont que quelques exemples.
Ivo Pogorelich et le quatuor de la Staatskapelle Berlin rejoignent la scène sous les applaudissements d’un public conquis d’avance. Vêtu d’un smoking et arborant un nœud papillon rouge bordeaux, Pogorelich a fière allure lorsqu’il marche d’un pas décidé vers le piano, sa tourneuse de pages à ses trousses. Il arrange minutieusement ses partitions. « Je passe tellement de temps sur ces partitions. Elles regorgent d’annotations, de variations et de nuances de mon travail », a-t-il expliqué quant à son rapport aux partitions dans un entretien accordé à Presto. Le pianiste croate ouvre la soirée avec le Prélude en ut dièse mineur, op. 45 de 1841. Avec cette rêverie méditative et solitaire, empreinte d’une profonde mélancolie, Pogorelich s’offre le luxe de la lenteur. Il parcourt les méandres harmoniques de l’œuvre avec rigueur et émotion et impose d’emblée une recherche sonore exigeante.
Il poursuit avec la Berceuse en ré bémol majeur, op. 57. Cette pièce, composée en 1844 et dédiée à son élève Élise Gavard, incarne une esthétique de la monotonie, chère à Chopin. La Berceuse commence par un motif de la main gauche qui se répétera tout au long du morceau, créant ainsi une ambiance de contemplation et d’apaisement. Vient ensuite le thème principal de quatre mesures qui sera joué une fois et décliné en quatorze variations à la main droite. Le compositeur y démontre à la fois ses qualités d’improvisation et son génie dans la construction des variations. Pogorelich exécute les broderies ornementales de la main droite avec la précision d’un professionnel de la découpe qui manie sa lame bien aiguisée avec des gestes fluides pour éviter d’écraser la chair délicate. Tel un chef d’orchestre attentif, la main gauche, stable, répétitive et soutenante, encadre et organise le mouvement interne de la pièce.
Après cette longue introduction solitaire et méditative, Pogorelich et le quatuor de la Staatskapelle interprètent la pièce de résistance : le Concerto pour piano n° 2 dans sa version pour quintette à cordes. Composé en 1829-1830 et créé le 17 mars 1830 au Théâtre national de Varsovie par le compositeur, juste avant son départ définitif pour la France, le Concerto n° 2 est chronologiquement le premier concerto pour piano ; une œuvre qui respire l’insouciance, la jeunesse et la passion romantique. Chopin, alors âgé de 19 ans, était amoureux de la soprano Konstancja Gładkowska et déterminé à écrire un « hymne à la Pologne » à la hauteur de ses idoles, Mozart, Bach et Haendel. Peu soucieux de l’orchestre, Chopin écrit une merveilleuse œuvre pour le piano, subtilement accompagné par différents pupitres, notamment les cordes et les vents. Chopin n’a, d’ailleurs, jamais joué le Concerto à Paris dans sa version orchestrale, mais dans la version chambriste réunissant le piano et le quatuor à cordes.
Le quatuor de la Staatskapelle – Wolfram Brandl et Krzysztof Specjal aux violons, Yulia Deyneka à l’alto et Claudius Popp au violoncelle – annonce les thèmes du Maestoso dans un long tutti introductif. Après ces trois minutes, pendant lesquelles le quatuor retrouve ses repères, le piano fait son entrée grandiose, rétablit l’équilibre chancelant des cordes et reprend à son compte toutes les idées énoncées, avec une virtuosité imprégnée d’intimité et d’invention. Le quartet devient une partie prenante de cet échange, parfois brusquement interrompu par des élans de passion pianistique. Le lyrique et nostalgique Larghetto est construit dans l’esprit d’un nocturne, intimiste et expressif : un chant mozartien dans le style du bel canto, romantique à souhait, avec les ornementations qui n’en finissent pas. L’Allegro vivace final est un rondo élégant et festif, développé à partir d’un rythme de mazurka et porté par un piano virtuose et jubilatoire.
Rappelons-nous qu’il s’agit du concerto que Pogorelich n’a pas pu jouer à Varsovie en 1980. Il aura mis 43 ans avant de jouer la pièce à la Philharmonie de Varsovie en août 2023. Nous ne pouvons que regretter de ne pas avoir pu entendre cette œuvre de jeune Chopin amoureux, jouée par le jeune et fougueux Pogorelich, alors âgé de 22 ans. Son interprétation aujourd’hui est sereine, rigoureuse, remarquablement nuancée et soucieuse du détail. Les éclats de passion que Chopin voue à la soprano dans le Larghetto sont d’autant plus puissants qu’ils sont retenus : plutôt qu’un volcan qui jaillit violemment, le jeu de Pogorelich fait penser à la lave brûlante qui coule à une vitesse glacière et transforme le paysage sur son passage.
Pendant l’entracte, les spectateurs restés en salle pourront observer le maestro déplacer lui-même le piano au milieu de la scène. Après cet ajustement, la deuxième partie de la soirée s’ouvre avec Trois Mazurkas, op. 59, un clin d’œil à Martha Argerich qui les a jouées au Concours Chopin qu’elle a remporté en 1965. La composition à Nohant du triptyque des Mazurkas op. 59 en été 1845 coïncide avec une période difficile dans la vie de Chopin. D’une part, sa maladie progresse, d’autre part, ses relations avec les enfants de George Sand s’enveniment. La danse mazur, typique du village polonais où le père de Chopin travaillait comme précepteur des enfants de la comtesse Skarbek, a profondément marqué le compositeur qui a écrit presque une soixantaine de mazurkas, chacune possédant un caractère propre. Ces intenses petites histoires musicales obéissent toutes à un rythme fondamental de trois temps, mais Chopin ne les aurait jamais jouées deux fois de la même façon.
Pogorelich enchaîne les trois mazurkas – la Mazurka n° 1 en fa mineur moderato, la Mazurka n° 2 en la bémol allegretto et la Mazurka n° 3 en fa dièse mineur vivace – sans pause. Sa sonorité et la richesse des nuances qu’il tire de la partition sont à la fois éblouissantes et dépouillées. Ce voyage intérieur suit un rythme plus flâneur et moins dansant, jusqu’à parfois perdre le rythme en trois temps. Les spectateurs qui se laissent entraîner dans le jardin luxuriant et dépaysant du pianiste sont invités à s’arrêter pour contempler le tableau vivant des feuillages, des floraisons et des textures, ou à s’émerveiller devant une ancienne rose qui déploie avec élégance ses pétales panachés. D’autres regretteront peut-être la liberté que Pogorelich prend dans son interprétation, mais tout le monde s’accorde sur la beauté des couleurs et la variété des éclairages qu’il apporte.
Suit la Barcarolle op. 60, l’une des ultimes grandes pièces qui figuraient au programme du dernier concert parisien de Chopin. Inspirée par le chant des gondoliers vénitiens, la barcarolle a été introduite dans la littérature pianistique par Mendelssohn et Chopin s’en approprie avec toute sa sensibilité et son génie lorsqu’il compose sa Barcarolle op. 60 en fa dièse majeur en 1845-1846. Privilégiant la structure et, surtout, la sonorité, Pogorelich s’éloigne du romantisme classique et propose une lecture à la fois plus cérébrale et plus lente. Le pianiste fait ainsi le bonheur de ceux qui savourent la délicatesse, l’élégance et l’aspect contemplatif de la pièce au détriment d’une ligne mélodique belcantiste fluide.
Vient enfin la Deuxième sonate dite « Funèbre », l’une des œuvres les plus sombres, angoissées et radicales de Chopin. Sa composition, en 1839, coïncide avec le retour de son séjour contrasté avec George Sand et ses enfants à Majorque où ils cherchent à échapper aux rigueurs de l’hiver parisien. Si l’endroit où ils séjournent est magnifique, les conditions de vie au sein de la Chartreuse de Valldemossa sont spartiates. Leurs cellules sont humides et difficiles à chauffer. Chopin, déjà atteint de la tuberculose, voit sa santé se détériorer et son piano, envoyé à Majorque par Pleyel, tarde à arriver en raison de problèmes de douane. La Sonate n° 2 s’inscrit dans la lignée des 24 Préludes, tourmentés et tragiques, écrits pendant le séjour majorquin. Chopin élabore sa Sonate n° 2 à partir de la Marche funèbre, composée en 1837, qui en constituera le troisième mouvement.
Pogorelich interprète cette œuvre, intensément personnelle, de Chopin avec le soin presque obsessionnel d’en préserver l’ambiguïté, la complexité et la noirceur. Dans le premier mouvement, le jeu est animé et tendu. Pogorelich construit le développement dramatique du crescendo avec une ferveur rigoureuse et maintient la tension dépouillée du début à la fin. Son jeu est affirmé dans le Scherzo fougueux qui suit. Il égrène les notes avec légèreté et étire les tempos, ce qui confère à ce deuxième mouvement un caractère profond et solennel. Il anticipe ainsi la Marche funèbre, l’une des compositions les plus célèbres de Chopin. Écrite pour commémorer l’anniversaire de l’insurrection de Varsovie contre les Russes en 1830 et jouée lors des obsèques de Chopin en 1849, la Marche funèbre a été transcrite maintes fois, notamment pour orchestre. Elle est devenue l’emblème archétypal de la mort, qui accompagne de nombreux cortèges funéraires, dont ceux de Lénine, de Staline, de Brejnev, de Tito et plus récemment, ceux du sergent Maxime Blasco et du colonel Beltrame, ainsi que les commémorations du soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943.
Le mouvement progresse avec deux accords sombres, joués lentement dans les graves menaçants sur un rythme hypnotique et accablant, gagnant en intensité et en violence à chaque répétition. Le passage méditatif et mélancolique apparaît brièvement, comme une douce nostalgie, avant que la marche inexorable ne reprenne le dessus. Pogorelich nous livre ce soir une Marche funèbre pétrie d’une noirceur glaciale, d’une tristesse infinie. Il enchaîne sur le Presto final endiablé ; les deux mains parcourent le clavier à une vitesse vertigineuse, avec une parfaite lisibilité sonore. Pogorelich reviendra sur scène plusieurs fois pour remercier le public qui réclame, debout, un bis. Il n’en donnera pas et c’est tout à son honneur.
Visuel : © Andrej Grilc