Pierre Rosanvallon est économiste, sociologue, historien. Dans son essai «Une tyrannie du présent», il nous démontre comment le «présentisme» contemporain est consubstantiel à la démocratie libérale. Il esquisse des propositions pour mieux prendre en compte le long terme, individuellement et collectivement.
Climat, dette, retraites: le constat est implacable, nous savons qu’il faut agir mais ne le faisons pas. Les raisons en sont d’abord psychologiques, le présent c’est notre vie alors que l’avenir paraît flou, incertain, indéterminé. L’émancipation individuelle, au cœur de notre modernité, nécessite de valoriser le présent tout en se libérant du poids du passé mais aussi de l’avenir. Les causes sont également institutionnelles. La monarchie représentait une stabilité, presque éternelle, mais la révolution française a accéléré les rythmes politiques. Le contrôle du peuple sur ses représentants justifiaient alors des mandats brefs et de fréquentes élections. Au 19ème siècle, s’est installée l’idée de canaliser le suffrage universel, de se prémunir de ses excès putatifs. Ainsi est né le bicamérisme, mais le sénat en France ou la Chambre des Lords au Royaume Uni ont été plus souvent des forces de ralentissement ou de blocage que de propositions pour le futur. La culture de l’illimitation était présente dès la promesse prométhéenne de la bible, mais elle s’est décuplée avec le progrès scientifique, l’industrialisation, le capitalisme.
Alors Pierre Rosanvallon plaide pour «une réfraction» de la nature et du futur sur les individus et les institutions. Nous devons acquérir une vision élargie de nous même qui soit ouverte au monde et aux générations à venir.
«La tyrannie du présent» est un essai de philosophie politique. Il est dense, chaque phrase est importante et nécessite une lecture attentive. Il est bien écrit avec un style souvent littéraire et de belles formules. L’auteur nous présente ainsi «la monarchie constitutionnelle comme un service public de l’incarnation». Il parle du présent qui «devient un feu dévorant dans une accélération permanente». Certains exemples sont éclairants comme la gestion par Colbert des forêts françaises ou la crise du charbon au 19ème siècle en Angleterre..
La lecture de cet essai nous le montre, notre présentisme est structurel, enraciné dans notre démocratie libérale. Le chemin de notre futur ne sera pas facile à trouver. Alors Pierre Rosanvallon esquisse quelques propositions. Même si elles restent au stade de l’ébauche, cette dernière partie du livre comprend des suggestions originales. Au niveau individuel il recommande, comme dans la philosophie stoïcienne, un travail sur nos représentations. Au niveau institutionnel nous pourrions créer une chambre des inventions dédiée aux projets du futur, comme le proposait déjà Benjamin Constant. Nous pourrions donner des droits à la nature, l’auteur parle «d’un animisme juridique». Surtout il propose des exercices démocratiques. Il s’agirait d’ateliers démocratiques consacrés aux perspectives du futur, au dialogue intergénérationnel mais aussi à une meilleure connaissance de la vie sociale. Il faudrait «prendre en compte nos vies plutôt que nos voix».
Sans attendre une confrontation avec le mur de la dette ou du climat, le chemin du notre futur devrait passer par un élargissement de nos outils démocratiques.
Pierre Rosanvallon, La tyrannie du présent, éditions Seuil, 264 pages, 23 Euros, sortie le 18 09 2026.