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« Ladies impitoyables » : Constance Jean raconte les femmes qui ont ouvert les portes de la littérature anglaise

par Melodie Braka
29.09.2026
Ladies impitoyables. Cult.news

Ladies impitoyables, fragments d’une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin remonte la piste de huit écrivaines, parfois célèbres, parfois beaucoup moins. Aphra Behn, Vita Sackville-West, Elizabeth Goudge, Elizabeth von Arnim, Ivy Compton-Burnett, Muriel Spark, Penelope Fitzgerald et Agatha Christie sont ici réunies moins par leur époque ou leur style que par les portes littéraires qu’elles ont ouvertes. Un livre érudit, piquant et drôle, qui donne surtout une furieuse envie de repartir lire.

Pourquoi elles ? Constance Jean aurait pu choisir Elizabeth Taylor, Elizabeth Bowen ou Barbara Pym. La littérature britannique ne manque évidemment pas de femmes susceptibles de nourrir une telle galerie. Mais Ladies impitoyables ne cherche ni l’exhaustivité ni le panthéon définitif.

 

« En substance, mes choix tiennent aux portes littéraires qu’elles ont ouvertes », explique l’auteure. Huit femmes donc, distribuées au fil du livre entre « fugueuses », « redoutables » et une dernière « inconnue nommée », Agatha Christie, abordée depuis un versant beaucoup moins familier de son œuvre.

 

Des femmes qui ont déplacé les lignes

Le voyage commence avec Aphra Behn, romancière, dramaturge et poétesse du XVIIe siècle, désignée par Constance Jean comme « notre mère à toutes ». Il traverse ensuite les œuvres et les vies de Vita Sackville-West, Elizabeth Goudge, Elizabeth von Arnim, Ivy Compton-Burnett, Muriel Spark et Penelope Fitzgerald avant de rejoindre Agatha Christie.

 

Aucune école littéraire commune ne relie vraiment ces femmes. Constance Jean les rassemble davantage autour d’une manière de se tenir dans la vie comme dans l’écriture. Elle décrit des autrices qui n’ont été ni des « pleureuses », ni nécessairement des « militantes des droits », mais des « ladies » capables de rester « droites et fières, capitaines courageuses sur les mers du Mépris ».

 

Surtout, elles ont écrit. Elles ont romancé leur époque, leur existence, les rapports entre les êtres, tout en cherchant des formes nouvelles. « Du boudoir à l’Universel », résume Constance Jean, elles ont participé à transformer le regard des femmes sur elles-mêmes, mais également celui des hommes sur les femmes.

 

Le livre remonte aussi bien avant les grandes figures aujourd’hui consacrées. Constance Jean avance notamment une piste liée à l’histoire religieuse anglaise : dans un pays marqué par l’anglicanisme, l’accès direct aux textes religieux et l’examen de conscience demandé aux fidèles auraient favorisé plus tôt l’apprentissage de la lecture, y compris chez les femmes et les enfants. Une lecture historique qui nourrit, chez elle, la réflexion sur la place particulièrement féconde des femmes dans la littérature britannique.

 

Penelope Fitzgerald, l’écrivaine tardive

Parmi toutes ces trajectoires, une femme a particulièrement étonné Constance Jean : Penelope Fitzgerald. Une écrivaine à la carrière extraordinairement tardive, dont elle retient notamment trois chefs-d’œuvre composés entre ses soixante-dix et quatre-vingts ans.

 

Son parcours bouscule au passage l’idée d’une œuvre littéraire nécessairement construite dans la jeunesse ou installée progressivement au fil d’une carrière. Fitzgerald atteint une forme de plénitude littéraire à un âge où bien des récits biographiques auraient déjà tendance à refermer le livre.

 

Cette attention portée aux trajectoires évite à Ladies impitoyables de devenir une succession de notices. Les vies éclairent les romans, les romans ramènent aux vies, avec leurs déplacements, leurs amours, leurs contradictions, leurs ambitions et leurs accidents.

 

Agatha Christie derrière Mary Westmacott

Le dernier portrait réserve peut-être le déplacement le plus réjouissant. Derrière Agatha Christie, incarnation presque absolue du roman policier britannique, apparaît Mary Westmacott, pseudonyme utilisé par l’écrivaine pour publier une autre partie de son œuvre.

 

Sous ce nom, Christie écrit des romans où le crime laisse place à la crise conjugale, à la création artistique, aux rapports entre mères et filles, aux rivalités entre sœurs ou encore à une veine presque autobiographique. Constance Jean cite notamment Loin de vous ce printemps-là, Le Pain du géant, Ainsi vont les filles, Le Fardeau et Portrait inachevé.

 

La romancière mondialement connue réapparaît alors sous un jour beaucoup moins attendu. Le détour résume bien le plaisir procuré par le livre : déplacer légèrement le regard jusqu’à faire surgir une œuvre que la célébrité elle-même avait fini par masquer.

 

Une contre-histoire qui donne envie de lire

Le sous-titre annonce des « fragments d’une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin ». Le mot compte. Constance Jean ne se contente pas d’exhumer quelques noms injustement oubliés. Certaines de ses ladies sont déjà entrées depuis longtemps dans l’histoire littéraire, quand d’autres restent largement à découvrir en France. Son regard se porte sur leurs audaces, les formes qu’elles ont inventées et les chemins qu’elles ont rendus possibles.

 

Cette contre-histoire passe aussi par une écriture. Celle de Constance Jean est précise et riche, volontiers piquante, drôle, parfois franchement incisive. Son érudition ne maintient jamais les écrivaines à distance : elle donne au contraire envie d’entrer dans leurs romans, de rencontrer ces femmes ailleurs que dans leur biographie et de poursuivre la lecture une fois le livre refermé.

 

À la dernière page, la liste des romans à lire s’est dangereusement allongée. Et avec elle, l’envie d’emprunter quelque chose à ces ladies imparables, fortes sans être invulnérables, qui ont écrit leur vie et leur monde sans demander la permission d’y prendre toute leur place.

 

Ladies impitoyables, fragments d’une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin, de Constance Jean, Le Cherche Midi, 304 pages, 26,90 euros. Parution le 24 septembre 2026.

Informations pratiques

  • Titre : Ladies impitoyables, fragments d’une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin
  • Autrice : Constance Jean
  • Éditeur : Le Cherche Midi
  • Parution : 24 septembre 2026
  • Nombre de pages : 304 pages
  • Prix : 26,90 €