De retour à Aix, le spectacle réalisé par Roméo Castellucci et Raphaël Pichon autour du Requiem de Mozart, garde sa beauté, son esthétisme et son actualité, dans un monde hanté par sa fin, à l’instar du compositeur de génie qui ne put l’achever, terrassé par la mort. Une grande soirée pour cette « nouvelle » première à Aix-en-Provence.
En 2019, pour la première saison du mandat de Pierre Audi, le Festival d’Aix-en-Provence s’ouvrait avec un spectacle magistral orchestré par le plasticien et homme de théâtre Roméo Castellucci et le chef d’orchestre, arrangeur compositeur à ses heures, Raphael Pichon. L’un et l’autre ont eu l’occasion d’ailleurs de démontrer à quel point ce Festival peut devenir un lieu de création théâtrale et musicale à partir d’œuvres classiques fort souvent données. Castellucci avait littéralement mis en scène la symphonie Résurrection de Mahler à Vitrolles dans le cadre du festival en 2022.
Ce Requiem, trois ans auparavant, avait profondément marqué les esprits, accueilli comme Résurrection, par les huées des spectateurs conservateurs d’Aix-en-Provence (qui sont assez nombreux pour faire du bruit et dont on se demande, alors qu’ils connaissent manifestement les spécificités de Castellucci, pourquoi ils récidivent et reviennent voir ses spectacles…), mais encensé par une partie de la critique.
Depuis lors, le Requiem coproduit par de nombreuses autres maisons d’opéras, a fait le tour du monde avant de revenir à Aix, ce que désirait son directeur d’alors, mort lui aussi soudainement à la veille du festival de l’été 2025.

Nul doute que le concept est révolutionnaire et représente une incontestable interprétation de cette œuvre de génie d’un Mozart malade et épuisé, que la mort saisira avant qu’il n’achève sa composition. C’est un Mozart encore jeune (35 ans) mais déjà en pleine évolution, qui écrit fébrilement une partition en ré mineur, dans cette tonalité tragique où il a déjà excellé dans les plus grandes pages de Don Giovanni, celles qui annoncent ce futur qui ne viendra pas.
Ce Requiem a été « achevé » à partir des indications de Mozart (inégales elles-aussi selon les parties, parfois totalement absentes) par son disciple le plus fidèle, Franz Süssmayr, qui sans avoir son génie créateur, épousait assez correctement son style musical.
Œuvre plus profane que strictement religieuse, le Requiem appartient aux grandes pages des œuvres sacrées qui se jouent volontiers dans des théâtres et des opéras et, bien sûr, la remarquable « salle » de l’Archevêché à Aix-en-Provence, fait partie de ces lieux magiques où l’on s’installe lorsque la soirée est déjà très avancée, entre chiens et loups, dans cette douce lumière du crépuscule naissant alors qu’un tout petit peu de fraîcheur va adoucir la moiteur des journées de canicules.
Mozart était catholique autrichien, mais est devenu franc-maçon et c’est l’ensemble de ces références complémentaires, parfois contradictoires qui marquent la dernière partie de son œuvre à laquelle appartient ce Requiem, où souffle le vent de la révolte, de la contestation, de la colère mais aussi celui de la réconciliation, de la joie, du bonheur retrouvé.
Castellucci s’empare avec son talent de plasticien, peintre et sculpteur des scènes dans le cadre du spectacle vivant (et donc des constructions éphémères), des représentations mozartiennes en construisant une triple « tresse » d’événements qui vont se dérouler sur le plateau : l’histoire d’une femme, âgée, qui meurt littéralement engloutie par son lit et revoit toute sa vie jusqu’à sa naissance, un bébé seul au milieu de la scène marque la fin remplie d’espoir ; le long récit où Castellucci feuillète son atlas des disparitions d’espèces, de peuples, de villes, de civilisations, d’œuvres d’art, de religions même, depuis l’avènement de l’anthropocène et qui s’achève par un glaçant Extinction du Théâtre de l’Archevêché… Extinction de l’amitié… Extinction de cette musique…avec la date du jour « 4 juillet 2026 » ; le spectacle dansé et chanté en noir, blanc, rouge, et couleurs, par les choristes, exprimant les différentes étapes de l’expression collective des peuples avec force de séquences impressionnantes dont Castellucci a le secret.

Spectacle vivant, il est adapté à chaque nouvelle représentation : la liste des monuments disparus s’est allongée avec la destruction des hôpitaux à Gaza ou de monuments religieux au Sud-Liban. Chaque événement tragique se trouve ainsi représenté, y compris l’abandon de la ville ukrainienne de Prypiat, rendue inhabitable par la catastrophe de Tchernobyl.
De nombreuses scènes sont touchantes notamment ce chant a cappella d’un petit garçon seul sur la scène désertée alors qu’un cataclysme a détruit toute forme de vie sur la planète, shootant d’abord dans un crâne avant d’entonner d’une voix bouleversante de sincérité, le Solfeggio K.393/2, cet exercice pour vocalises écrit par Mozart pour soprano et repris en introduction de sa Messe en Ut mineur.
Et Castellucci bouscule l’ensemble de sa scénographie pour représenter le chaos qui nous menace. Ainsi le plateau est couvert de terre lors des séquences précédentes où les danseurs en costumes folkloriques de type balkanique ont apporté et planté des oliviers avant de se lever lentement vers la verticale et de se vider de tout matériau, cendres et vêtements des danseurs-choristes- dans un léger bruit de fin du monde laissant une seule marque au centre, sorte de représentation de l’homme de Vitruve de Vinci, ce qui reste de la trace de l’homme. A plusieurs reprises la fureur s’empare des lieux, on arrache les tentures qui recouvrent les murs, on jette de la cendre, les choristes s’habillent de noir.
Il est impossible de citer tous les soubresauts imaginés par le plasticien mais l’ensemble forme un tout cohérent, en phase avec la musique dont Pichon est le deus-ex-machina.
Car la représentation est bicéphale et le travail du fondateur de Pygmalion est tout à fait décisif dans l’harmonie de la soirée : neuf morceaux ont été ajoutés qui s’insèrent dans le Requiem. Citons notamment l’introduction de l’ensemble, avec l’anonyme chant grégorien, exécuté a cappella, Christus factus est, et, à l’opposé en quelque sorte, Meistermusik, l’hymne maçonnique composé par Mozart, et enfin le Miserere mei, sa mise en musique du psaume 51.
Ces trois morceaux permettent aussitôt, alors que la nuit tombe sur Aix-en-Provence, de mesurer le talent des chœurs de Pygmalion, encore invisibles, car couchés sur le sol peu éclairé, qui chantent divinement alors que l’orchestre va entamer à leur suite, le fameux Introït du Requiem lui-même. Dans les autres ajouts remarquables, citons également une pièce de Mozart pour basse soliste, ne pulvis et cinis, parodie, qui évoque les visions effrayantes du commandeur dans Don Giovanni et précède la partie la plus tourmentée et violente du Requiem, le Dies Irae, le Tuba mirum et le Rex tremendae, l’une des séquences les plus fantastiques de la soirée. Outre le motet Quis te comprehendat (KV-Anh. 110), parodie tirée de la sérénade de la Gran Partita (ici chantée par les chœurs), Pichon termine le Lacrimosa comme il suppose que Mozart l’aurait fait, avec cet « Amen », une fugue esquissée par Mozart dont la partition a été tardivement retrouvée. Enfin, comme il a commencé, le spectacle se termine par l’antienne anonyme, « Paradisum », chant grégorien qui achève en douceur le retour à l’harmonie symbolisée par ce bébé seul en scène.

L’interprétation de Pichon ne manque pas de chaleur, de contrastes, d’élans ; percussions et cordes se répondent, les graves donnent régulièrement cette fantastique impression de fin du monde et la symbiose fantastique entre ses instrumentistes et ses chœurs -soumis à rude épreuve puisqu’ils doivent danser en chantant et épouser la dure scénographie impitoyable de Castellucci- rend la représentation fluide et envoûtante tout à la fois.
Saluons également les performances des chanteurs solistes, dans une distribution renouvelée par rapport aux représentations passées, mettant en valeur une nouvelle génération très prometteuse : Mélissa Petit, soprano, Beth Taylor, alto, Duke Kim, ténor, Alex Rosen, basse, accompagnés par la fantastique performance du jeune Ramy Lazreq, se distinguent par une présence vocale forte, davantage sollicités du fait des rajouts opérés par Pichon que dans le Requiem seul. Ainsi, outre le chant de l’enfant, Alex Rosen a l’occasion de montrer l’étendue de son talent (beau timbre, belle voix, technique parfaite) lors du « ne pulvis et cinis ».
Salle pleine en ce chaud soir de juillet, qui applaudit chaleureusement la représentation, qui rappelle à tel point le spectacle vivant quand il est aussi bien réalisé, reste un bien précieux incontournable de notre plaisir d’entendre, de voir mais aussi de réfléchir.
FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE
Palais de l’Ancien Archevêché
13100 Aix-en-Provence — France
Requiem les 4, 6, 8, 10 et 12 juillet 2026, Première du 4 juillet.
Visuels : Festival d’Aix-en-Provence 2026 © Monika Rittershaus