Silvia Gribaudi, artiste italienne de renom, est à l’affiche du festival Chantiers d’Europe au Théâtre de la Ville avec deux spectacles : la reprise de son solo Suspended Chorus et un quintet, Amazzoni
Silvia Gribaudi : C’est toujours difficile de mesurer précisément l’impact. Ce que je ressens, c’est une énergie, un regard qui change chez les spectateur.rice.s pendant le spectacle. J’espère, un jour, que ce type de spectacle ne sera plus nécessaire, que l’acceptation de soi et des autres sera une évidence. Parfois, je suis un peu triste que l’on parle encore autant du corps, plutôt que de la chorégraphie ou de la dramaturgie. Mais cela montre qu’il reste un long chemin à parcourir dans notre société.
C’était une envie de faire un point, de parler du corps qui change, du corps à 50 ans. En tant que femme, on arrive à un âge où l’on devient parfois invisible, ou du moins, notre visibilité est questionnée. Je voulais explorer la puissance, la force que le corps peut nous donner à cet âge, et aussi questionner la relation avec le public, notamment à travers l’improvisation.
L’humour fait partie de ma nature, de ma dynamique de mouvement. Ce n’est pas une stratégie pour séduire le public, mais plutôt une manière de déconstruire, de détourner les choses. Souvent, je suis très sérieuse, mais le public rit, et c’est tant mieux. J’aime créer des situations où l’on ne se comprend pas forcément, où l’on cherche ensemble une direction.
Silvia Gribaudi : Amazzoni est né d’une nécessité de revenir au corps, de parler de désarmement, dans un monde où la guerre est omniprésente. J’ai choisi de travailler avec cinq femmes, en mettant l’accent sur l’énergie, plutôt que sur la forme du corps. L’idée est de créer un espace de rencontre, de regard sans tension.
C’est une question que je me pose souvent. Parfois, je me sens très italienne, très attachée à ma culture. Mais l’Europe, c’est aussi une opportunité de découvrir d’autres esprits, d’autres manières de vivre la culture et la danse. Cela implique aussi une responsabilité, une conscience de notre histoire, de notre héritage, avec ses aspects positifs et négatifs. En tant qu’artiste européenne, je me sens libre de parler de sujets qui me tiennent à cœur, comme le genre ou le corps.
Paradoxalement, les difficultés renforcent l’unité des artistes. Face à la crise, le milieu de l’art répond par la solidarité. Il est vrai que l’on observe un retour de la danse classique traditionnelle, valorisée comme la forme la plus importante, axée sur des corps perçus comme parfaits au détriment de la recherche contemporaine. Moi-même, je viens de la danse classique. J’estime que c’est une tradition essentielle, mais je pense qu’on en a perdu le sens profond. C’est pourquoi, avec notre compagnie, nous mettons un point d’honneur à maintenir un dialogue très fort avec les institutions et le ministère de la Culture. L’objectif est de construire et de déconstruire ensemble : redéfinir ce que signifient la recherche et le répertoire dans la danse classique aujourd’hui. Pour l’instant, nous n’avons pas subi de coupes budgétaires importantes, mais nous sommes vigilants, notamment en ce qui concerne les festivals de danse, qui sont plus vulnérables.
Je me demande souvent quelle est ma responsabilité. Est-ce que ma priorité est de faire de beaux spectacles, ou est-ce que je dois m’engager davantage sur le terrain, dans les écoles, dans la rue ? Il y a tellement de problèmes urgents, comme la guerre, la faim, le manque d’argent pour les besoins essentiels. Je suis inquiète et je me questionne sur la manière dont je peux être utile, en tant qu’artiste européenne.
Suspended Chorus : du 18 au 23 mai au Théâtre de la Ville, Paris (salle Abbesses)
Amazzoni : du 20 au 23 mai au Théâtre de la Ville, Paris (salle Abbesses)
Visuel : ©Théâtre de la Ville