Mercredi 1er juillet, Robyn retrouvait enfin son public français à l’Adidas Arena, sept ans après son dernier passage à Paris. Avec « Sexistential », album acclamé par la critique où la pop star suédoise raconte la FIV, le désir et la maternité solo avec une liberté badass, elle revient plus électro, plus directe et toujours aussi cathartique.
Sept ans. Il aura fallu attendre sept ans pour revoir Robyn sur une scène française. Une éternité pour les fans qui remplissent l’Adidas Arena, certains venus de toute la France, d’autres de Belgique, d’Allemagne ou des Pays-Bas, comme on rejoint un rendez-vous que l’on refuse de manquer.
Dans la salle, l’ambiance tient presque de la Pride. Robyn est depuis longtemps une figure importante pour une partie de la communauté LGBTQIA+, par ses chansons, ses prises de position, son aura et son rapport à la culture club. Mais ce soir, la ferveur dépasse le simple statut d’icône. On sent une fidélité construite dans le temps, faite de tubes écoutés en boucle, de chagrins dansés, de corps qui se reconnaissent dans cette manière très particulière de faire de la pop un endroit où tenir debout.

Dès « Blow My Mind », puis « Fembot » et « Talk to Me », les gradins se lèvent à leur tour. La fosse, elle, n’a jamais attendu pour danser. Très vite, toute la salle chante, bouge et comprend que ces retrouvailles auront quelque chose de plus grand qu’un simple concert.
Pour mesurer ce qui se joue ce soir, il faut revenir trente ans en arrière.
En 1995, Robyn n’a que 16 ans lorsqu’elle sort « Robyn Is Here ». Dans les crédits de ce premier album figure déjà Max Martin, jeune producteur suédois encore loin du statut de faiseur de tubes mondial qu’il deviendra ensuite pour Britney Spears, les Backstreet Boys ou NSYNC. Robyn arrive donc très tôt, au cœur même de cette grande fabrique de la pop adolescente des années 1990, avec les mêmes outils, la même efficacité mélodique, la même promesse commerciale.
Elle aurait pu rester dans cette trajectoire, devenir l’une des princesses calibrées de cette époque, enchaîner les refrains taillés pour les radios et laisser d’autres décider de son image. Elle prend une autre route.
Après « Show Me Love », après les succès internationaux, après les tensions avec son label, Robyn choisit de reprendre la main. En 2005, elle fonde Konichiwa Records, son propre label. À l’époque, pour une artiste pop déjà identifiée par l’industrie, ce geste reste rare. Il ne s’agit pas seulement de publier ses disques autrement, mais de refuser que sa musique soit redessinée à sa place.
Cette décision explique beaucoup de choses. La discographie de Robyn n’est pas abondante. Elle avance par cycles, par retours, par déplacements. Mais quand elle revient, quelque chose se passe. Chaque chanson donne le sentiment d’avoir été nécessaire avant d’être sortie.
Cette liberté irrigue tout le concert. La scénographie joue avec les codes du club : une scène tournante, une esthétique industrielle, presque berlinoise, des couleurs rouges puis vertes qui habillent les morceaux sans jamais les étouffer. Les lumières ne décorent pas les chansons, elles les traversent. Elles découpent le corps, le piano, les robes, les silences.
Les changements de tenue se font à vue, sans disparition en coulisses. Robyn enlève une robe, en met une autre, ajuste ce qu’il faut ajuster, sous les yeux du public. Le geste est simple, presque brut, mais il raconte exactement ce que l’on aime chez elle : rien ne semble fabriqué pour faire croire à une perfection hors-sol. Tout est travaillé, évidemment, mais rien ne triche.

Depuis toujours, Robyn excelle dans un exercice que peu d’artistes maîtrisent vraiment : transformer le chagrin en énergie. L’expression « sad bangers », souvent utilisée pour qualifier sa musique, prend ici tout son sens. Son concert devient une expérience profondément cathartique. Les ruptures, la solitude, le désir ou la honte ne disparaissent pas, ils sont partagés, chantés et dansés ensemble.
« Be Mine » en piano-voix suspend la salle. « With Every Heartbeat » rappelle à quel point elle sait faire monter l’émotion sans jamais la pousser au pathos. Avec Robyn, on danse avec la peine, jamais contre elle. La fête ne vient pas effacer la blessure, elle lui donne une forme, un rythme, une issue.
Son nouvel album, « Sexistential », pousse encore plus loin cette manière de faire tenir ensemble des choses que l’on sépare trop souvent. La maternité et le désir. La FIV et le sexe. L’âge adulte et l’embarras. Le contrôle médical et le désordre du corps.
Dans les interviews données autour de l’album, Robyn insiste sur ce point : « Sexistential » n’est pas seulement un disque sur le fait de devenir mère. Elle le présente plutôt comme un album sur les contradictions, sur ce moment de vie où elle essayait d’avoir un enfant seule tout en continuant à dater, désirer, fantasmer, se tromper, recommencer. Elle a même résumé cette période par une phrase volontairement provocante : le but de sa vie serait de rester « horny ». Pas seulement au sens sexuel, mais dans cette capacité à rester attirée par les choses, sensible, vivante, disponible au plaisir.
Dans « Sexistential », cette franchise devient parfois vraiment drôle. Robyn transforme une consultation médicale en scène pop absurde, fait surgir l’idée du « dream donor », convoque Adam Driver dans une chanson sur la maternité solo, puis revient aussitôt au corps, à ses humeurs, à ses contradictions. Rarement la pop aura raconté avec autant de frontalité ce que le désir devient quand il croise les protocoles médicaux, les fantasmes et l’âge adulte.
Le plus fort, chez elle, tient peut-être à cette façon de ne jamais choisir entre profondeur et trivialité. « Sexistential » parle de FIV, mais aussi d’excitation. De maternité, mais aussi de sexe. De solitude, mais aussi de blagues presque gênantes. Robyn ne transforme pas cette expérience en manifeste bien rangé. Elle en garde le désordre, l’humour, la gêne et la vitalité.
Sur scène, cette tension devient physique. Elle chante l’âge, la maternité, le désir, la solitude et le plaisir sans jamais demander pardon d’être encore là, encore libre, encore traversée.
Il faut aussi dire ce que l’on voit, parce que c’est rare. Robyn a 47 ans. Elle monte sur scène avec ses rides, ses bourrelets, ses jambes puissantes, son ventre, ses bras, son souffle, son endurance. Elle danse pendant près de deux heures avec une précision folle, dans des tenues sexy, sans chercher à lisser son corps ni à le rendre conforme à une image de pop star retouchée.
Et c’est super, justement.
Dans une industrie où les femmes sont encore sommées d’avoir 25 ans toute leur vie, ou de vieillir sans que cela se voie, Robyn montre autre chose. Un corps normal, fit, vivant, sensuel, imparfait, capable d’une performance que beaucoup n’auraient pas l’énergie de tenir. Des rides sur un visage qui chante. Des bourrelets sur un corps qui danse. Une femme qui ne se cache pas, qui ne s’excuse pas, qui ne se transforme pas en version figée d’elle-même pour rester acceptable.

Ce n’est pas présenté comme un statement. Elle ne brandit pas son corps comme un slogan. Elle existe, tout simplement, et cette évidence devient forte parce qu’on la voit si peu. Cette façon de valoriser les corps normaux dit beaucoup de son rapport à la scène. Robyn ne vend pas une illusion de perfection. Elle offre quelque chose de plus précieux : une présence.
Son lien avec la communauté LGBTQIA+ tient aussi à cela. Robyn a souvent expliqué que la culture club, dont elle est profondément issue, doit énormément à la culture gay et queer. Elle a aussi parlé de son sentiment d’être une outsider, de cette compréhension intime de ceux qui doivent se construire à côté des normes, parfois contre elles.
Ses chansons ne donnent pas de leçon. Elles racontent la solitude, le rejet, le désir qui ne revient pas, l’amour qui reste coincé dans le corps quand l’autre est déjà ailleurs. « Dancing on My Own » est devenue un hymne pour beaucoup de personnes queer parce qu’elle dit exactement cela : être là, regarder, souffrir, puis choisir de continuer à danser.
Dans la salle, cette histoire est palpable. Il ne règne pas seulement une ambiance de fête. Il y a quelque chose d’un rituel collectif, une joie traversée par des années d’identification, de nuits en club, de ruptures, de liberté conquise et de refrains partagés.
Puis vient « Dancing on My Own ».
Au premier refrain, Robyn s’éloigne simplement de son micro. Elle recule, laisse la salle prendre le relais. Des milliers de voix chantent chaque mot avec une intensité saisissante. La ferveur est dingue, presque irréelle, tandis qu’une pluie de confettis tombe sur la scène et que les stroboscopes découpent sa silhouette en éclats.
Après des centaines de concerts, peu de moments reviennent avec une telle puissance collective. Le dernier était sans doute Paul McCartney laissant le public reprendre « Hey Jude ». La comparaison paraît immense, mais elle dit quelque chose de très juste sur la portée de ce titre. « Dancing on My Own » n’est plus seulement une chanson de Robyn. C’est un morceau que chacun a habité, adopté, traversé avec ses propres histoires.

Robyn répète depuis plusieurs années que cette chanson ne lui appartient plus vraiment. Ce soir, on comprend exactement ce qu’elle veut dire.
Elle nous l’a donnée. On la chante avec elle. Et rarement une chanson aura aussi bien réussi à transformer un chagrin intime en immense célébration collective.
Visuels : © @theonlyeseet et Mélodie Braka