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Damien Fabre : « À chaque époque, la haine antisémite change de forme »

par Amélie Blaustein-Niddam
14.04.2026

Doctorant en histoire contemporaine à l’Université Bordeaux Montaigne, Damien Fabre anime la chaîne Religare sur YouTube, Instagram et TikTok. À travers une approche laïque et scientifique, il vulgarise l’histoire des religions, avec une spécialisation marquée pour le monde hébraïque. Alors qu’il prépare un ouvrage à paraître chez Albin Michel, il revient pour cult.news  à l’occasion de la proposition de « loi Yadan » sur la généalogie de l’antisionisme contemporain et

Depuis le 7 octobre, et plus récemment avec les débats autour de la proposition de loi de Caroline Yadan visant à réprimer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, avez-vous constaté une recrudescence de la haine en ligne à votre égard ?

Damien Fabre : Absolument. Mon travail s’inscrit pourtant strictement dans une démarche historico-critique ; je ne suis pas là pour faire du catéchisme, mais pour transmettre des savoirs académiques au plus grand nombre. Pourtant, l’espace des commentaires est devenu un déversoir. Je reçois des messages m’intimant d’« aller me faire gazer », ou affirmant que ma parole, en tant que juif, « ne vaut rien ». On m’accuse de produire une propagande qui « ne passerait plus », ou l’on tente de délégitimer mon travail en le qualifiant de construction historique fallacieuse « à la Nathan Féran ».

À l’inverse, je subis aussi l’attaque de ceux qui me traitent de « bon goy payé par les juifs ». Ces propos oscillent entre l’insulte brute et un négationnisme latent qui teste en permanence les limites de la loi. Une procédure judiciaire est d’ailleurs actuellement en cours.

Pour vous, en tant que victime d’attaques répétées sur vos chaînes, cette loi est-elle nécessaire ?

La communication autour de cette loi a donc été mauvaise. Pourtant, elle repose sur un constat qui, lui, est juste. Les solutions juridiques qu’elle propose relèvent souvent du bon sens. Aujourd’hui, les trois quarts des insultes antisémites que je reçois sont liées à la situation au Moyen-Orient. Sous une vidéo consacrée à Auschwitz, j’ai par exemple reçu un commentaire antisémite signé d’un admirateur de Yahya Sinouar, militant du Hamas. Il niait la Shoah « à cause » des Israéliens. Or, dans le cadre actuel de la loi, ce type de propos est difficile à condamner. La loi Yadan permettrait de poursuivre des formules du type : « Arrêtez de parler de la Shoah, parlez de Gaza. »

Lorsque les motifs antisémites traditionnels : « les Juifs boivent le sang des enfants », « les Juifs complotent » remplacent simplement le mot « Juifs » par le mot « sionistes », cela ne change rien au fond : c’est toujours le même imaginaire antisémite qui est mobilisé.

À chaque époque, la haine antisémite change de forme. Elle répond toujours à une vision paranoïaque du monde, et elle évolue avec elle. On passe de la judéophobie à l’antijudaïsme, puis à certaines formes contemporaines d’antisionisme.  

Je suis favorable à la solution à deux États. Je ne suis pas un admirateur de Benyamin Netanyahou. En revanche, je reste attaché à la définition opérationnelle de l’antisémitisme.

Une pétition a circulé contre la loi Yadan, affirmant qu’elle interdirait toute critique de l’État d’Israël. Comment analysez-vous cette réception ?

Damien Fabre : C’est un argument que nous avions déjà entendu lors des débats sur la définition opérationnelle de l’antisémitisme de l’IHRA. On prétendait alors que toute critique de la politique israélienne deviendrait impossible. Dans les faits, cela n’a rien changé : la critique politique reste libre, seule la spécification antisémite est visée.

Le problème de la loi Yadan réside sans doute dans sa communication. Caroline Yadan a beaucoup insisté sur l’antisionisme, alors que le terme même n’apparaît pas dans le texte. La loi vise essentiellement la négation du droit à l’existence d’un État. La confusion entre « critiquer un gouvernement » et « nier le droit d’un peuple à l’autodétermination » nourrit l’opposition à ce texte.

Pouvez-vous revenir sur la généalogie de l’antisionisme et son impact sur l’image des Juifs en Europe ?

Damien Fabre : Le basculement s’opère véritablement en 1967, après la guerre des Six Jours. La déclaration célèbre de Charles de Gaulle qualifiant les juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » marque un tournant majeur : l’image du juif mute radicalement dans une partie de l’opinion.

Ce changement de paradigme a eu des conséquences dramatiques immédiates, notamment dans le bloc de l’Est. En Pologne, la campagne « antisioniste » de 1968 a servi de prétexte à une purge antisémite d’État, provoquant le départ forcé et le massacre symbolique, parfois physique, des derniers juifs de Pologne. C’est dans ce sillage que Vladimir Jankélévitch a formulé son analyse : l’antisionisme devenait alors une « aubaine » permettant d’être antisémite « au nom de la démocratie ». Pour lui, assimiler les juifs à des oppresseurs permettait de s’affranchir du devoir de mémoire.

À chaque époque, la haine antisémite change de forme. Elle répond toujours à une vision paranoïaque du monde, et elle évolue avec elle. On passe de la judéophobie à l’antijudaïsme, puis à certaines formes contemporaines d’antisionisme.  

L’article 2 de la loi prévoit de réprimer le fait de provoquer à la destruction d’un État. Est-ce une réponse adaptée ?

Damien Fabre : Le débat sur l’autodétermination est légitime lorsqu’il s’inscrit dans une discussion interne au peuple juif, comme cela a toujours été le cas depuis les débuts du mouvement sioniste. En revanche, lorsqu’un non-juif dénie spécifiquement ce droit d’autodétermination, cela me semble problématique.

Cependant, la loi présente des zones d’ombre, notamment l’usage du terme « indirectement » pour qualifier l’apologie de certains actes. On a vu, après l’assassinat de Samuel Paty, certains courants tenter d’assimiler l’usage du mot « islamophobie » à une complicité de terrorisme. Il ne faudrait pas qu’une loi finisse par entraver la pensée critique.

Quelles autres réserves émettez-vous ?

Damien Fabre : Il y a une limite philosophique. L’anarchisme, par exemple, prône l’abolition de tous les États depuis le XIXe siècle. Pénaliser l’idée même de nier un État pourrait, en théorie, criminaliser cette pensée. Rappelons d’ailleurs qu’en Israël, certains des premiers kibboutz ont été fondés par des anarchistes.

En résumé, je suis favorable à la solution à deux États. Je ne suis pas un admirateur de Benyamin Netanyahou. En revanche, je reste attaché à la définition opérationnelle de l’antisémitisme. Si cette loi part d’un bon constat :  protéger les citoyens face à une haine qui s’alimente du conflit au Proche-Orient, ses modalités d’application doivent rester extrêmement vigilantes pour ne pas dériver vers une censure des opinions politiques.