Au Studio des Ursulines, à Paris, du 8 au 12 avril, le Festival Format Court a présenté cinq courts métrages de la jeune création iranienne. Le cœur en exil, le corps contraint, et cet ostinato politique et poétique à la fois, en Iran « cette nuit noire partira et l’aube reviendra ».
Autoportrait intime avec des images personnelles d’archive, Je suis née soldat de Sahara Moeini, raconte par le « je » ce que des millions d’enfants iraniens vivent. Pas de musique, ou presque pas. Des mots seuls, posés comme une confidence. Une enfant à qui l’on impose le voile dehors, « avec eux », ombre floue, omniprésente. Une photo de Khomeini et cette question d’enfant à sa mère, qui sent la contradiction, le non-sens : « pourquoi ils disent que c’est la photo de Dieu ? ». L’endoctrinement passe par les détails, par les images, par les silences aussi. La mère, figure de transmission et de résistance. « Le dieu de maman était plus gentil ». La lutte dans l’ombre, l’apprentissage du « faire semblant devant eux », lutter pour la liberté derrière eux. Devenue scénariste pour la télévision officielle iranienne, la narratrice cache ses mots dans les leurs, passe des messages de liberté, malgré eux. Elle se fait démasquer, est forcée à l’exil. Elle choisit la France. Elle est loin de sa mère, mais elle continue le combat comme une façon de rester proche d’elle. Naître soldat, malgré soi, sans jamais céder, mais un soldat de la liberté. La musique n’arrive qu’à la fin, quand les mots ne suffisent plus. Comme si la douleur devait d’abord passer nue. Tout cela en moins de 20 minutes, on imagine à peine quand cela dure une vie.
Avec À cœur perdu, film d’animation de Sarah Saidan, c’est un monde naïf aux jolies couleurs. L’imagination pour décrire l’indescriptible, à la manière d’une fable d’enfant. Retrouve-t-on toujours son cœur quand il nous est arraché ? « Vous n’avez pas de cœur », lui disent les médecins. Un homme exilé en France cherche son cœur. Littéralement. Il l’a laissé en Iran. Le récit est doux, presque léger, mais il raconte une fracture profonde. L’impossible intégration quand une partie de soi reste ailleurs. Se construire un autre cœur, ou apprendre à (sur)vivre avec cette absence. L’exil ici n’est pas seulement géographique, il est organique.
Dans Nili’s Moment of Solitude de Dorsa Shirazi, le regard se resserre autour de l’intimité d’une jeune fille qui entre dans l’adolescence. Seule, sans explication, sans accompagnement. L’enfance, le manque d’attention de ses parents, une solitude intime. Grandir sans amour parental, dans un monde déjà fragilisé. Le politique n’est jamais frontal, il est diffus dans ce qui manque. Une enfance privée de douceur devient déjà une forme d’exil. Puis vient The 80 Blows de Alireza Abbasi. Le conflit est à nu. Une mère, une fille, une opposante, une femme du régime islamique. Un face-à-face, pas de métaphore, la lutte est physique à mains nues. Comme si la politique revenait à son point zéro. Le corps comme dernier territoire de résistance, la violence n’est plus abstraite, elle se joue dans la chair.
Enfin, Titanic, version adaptée aux familles iraniennes de Farnoosh Samadi installe un huis clos. Une pièce, le bureau de la censure de la télévision officielle. Une femme chargée de couper les scènes d’amour des films américains avant diffusion, notamment Titanic, de James Cameron. Effacer les corps, effacer le désir et les décolletés. Une jeune femme voilée, en charge du montage. Mais, elle joue double jeu. À l’intérieur, le système, se fissure. Une résistance discrète, presque invisible, mais essentielle.
Cinq films. Et une ligne claire : les femmes au centre. Mères, filles, opposantes. La révolte passe par le cœur et dépasse les corps. Et autour d’elles, les enfants. Ceux qui regardent, ceux qui comprennent trop tôt, ceux qui héritent et qui portent à vie la mission de résister pour exister. Le régime est là, partout, mais rarement nommé frontalement. Il agit comme une ombre, une pression constante, une nuit noire, un acouphène qui ne cesse jamais. Ce qui frappe, c’est la manière dont ces films déplacent la question politique vers l’intime. L’exil, quand il est possible, n’est pas seulement une fuite, c’est une déchirure intérieure, parfois vécue comme une première mort. Le cinéma nous montre ce qui est difficile à regarder. L’histoire a parfois dit : « on ne savait pas ». Le cinéma nous force à l’engagement. En parler, porter la voix de la liberté, au-delà de la politique, au-delà des divisions. Rassembler pour écouter l’écho de ces cœurs qui, chaque jour, battent dans le seul espoir d’un Iran libre.
Retrouvez notre interview de Katia Bayer, la fondatrice du magazine et du Festival Format Court.
visuel : affiche