Premier jour de compétition sur la Croisette et journée d’ouverture pour l’ACID, la Quinzaine des cinéastes et la Semaine de la Critique, ce mercredi de Festival de Cannes s’est passé sous le signe des vagues, des femmes fortes et du mythe…
Par Yaël Hirsch, Rachel Rudloff & Amber F Kinui
Dès potron-minet, direction Miramar pour voir le film d’ouverture de la Semaine de la Critique. Phuong Mai Nguyen avait adapté en série la BD de Pénélope Bagieu, « Culottées » (2019). Elle signe avec In Waves une version animée du cultisme « Love Story » déplacé à LA en pays de surf comme discipline quasi sacrée inventée à Hawaï. L’histoire est celle de deux adolescents de 16 ans : une surfeuse forte et un grand timide un peu arty. Elle le soigne de sa phobie de l’eau. Il ne parvient pas à la sauver de son cancer. La rencontre, la maladie et le deuil, fonctionnent par vagues dans ce premier long-métrage hyper émouvant, applaudi à tout rompre.
La salle Debussy était pleine pour ce rendez-vous d’une heure animé par David Alloucb avec le cinéaste néo-zélandais du Seigneur des Anneaux, King Kong et Créatures célestes. Thierry Fremeaux l’a présenté comme l’un de ces créateurs qui a su nous « rendre heureux », Elijah Wood était dans la salle et Peter Jackson avec son inimitable accent, a rendu au Festival son accueil chaleureux et sa palme d’or d’honneur remise la veille. Nerd toujours, modeste en diable, il a beaucoup parlé de sa femme mais aussi évoqué le genre de l’horreur comme royal pour débuter un film. « On peut même tourner un film d’horreur sans scénario ». Message entendu !
Et pour commencer la compétition officielle, le Japonais Koji Fukada proposait un voyage dans la campagne nipponne. Quelques jours à Nagi (Nagi Notes) suit quelques jours au printemps, Yuri, une jeune architecte divorcée, vivant entre Taïwan et Tokyo lors de son séjour auprès de son ex-belle-sœur Yoriko. Sculptrice, cette dernière entreprend de faire le portrait de sa visiteuse. Un temps long s’installe, rythmé par les nouvelles locales à la radio, le travail du bois et de la terre, les évènements autour du musée mais aussi les confidences entre femmes et les émois de la génération suivante Un film riche et généreux, qui dresse deux beaux portraits de femmes, avec leurs zones d’ombre et leur impact sur le monde.
Le saviez-vous ? Les bureaux de la Quinzaine des cinéastes sont dans La Malmaison, un lieu qui accueille également un centre d’art au coeur de la croisette. Et un restaurant en rooftop qui est un parfait spot pour déjeuner en hauteur sur la mer. Quant à l’exposition du moment, elle est faite de vraie peinture et d’inspirations musicales puisqu’elle s’appelle « JAM Sessions ». La plasticienne Carole Benzaken y a installé des oeuvres de plusieurs années et séries selon un mode visuel et cinématographiques. En deux « Takes» et donc deux étages, ses toiles et installations où la couleur fuse dialoguent avec les baies grandes ouvertes du Centre d’art et avec le bleu de la mer. Une petite heure volée et poétique au milieu du Festival, et qui se poursuit jusqu’au 21 juin.
Et c’est un autre portrait de femme que propose Charline Bourgeois-Tacquet, nouvelle venue en compétition. Cette femme, c’est Gabrielle, 55 ans et incarnée par Léa Drucker, elle n’a rien d’un personnage zweigien. Chirurgienne, chef de service, puissante, elle s’occupe de tout et de tous comme « Robocop », lui dit élégamment son époux incarné par Charles Berling. On la suit en dix tableaux annoncés en rose poudré, lors d’un interstice où l’amour frappe à sa porte sous les traits de Mélanie Thierry. Une love story pleine de sensuel female gaze et qui coche toutes les cases du genre « film français », mais qui pourrait bien valoir une palme à Léa Drucker. Et le couple Thierry/Drucker fonctionne si bien qu’on attend des nouvelles de la Queer Palm.
La cérémonie d’ouverture de la Quinzaine des Cinéastes au Théâtre Croisette a rendu hommage aux films indépendants, aux cinéastes, actrices, acteurs et publics passionnés de cinéma et de son héritage. Le délégué général, Julien Rejl, a affirmé la solidarité de la Quinzaine avec la diversité et la représentation, évoqué combien le cinéma est le reflet de la société et affirmé que le protéger c’est ouvrir la voie à l’avenir. L’importance de la culture dans le contexte des prochaines élections françaises a été évoquée, notamment en résistance à l’extrême droite. La réalisatrice Claire Denis (lire notre interview) a reçu le Carrosse d’or. Elle a exprimé sa gratitude pour sa carrière et a évoqué les difficultés des jeunes professionnels du cinéma, en insistant sur l’importance du financement public issu des recettes des billets de cinéma pour soutenir et faire vivre le nouveau cinéma.
L’équipe du film de Butterfly Jam de Kantemir Balagov a été accueillie chaleureusement en film d’ouverture de la Quinzaine. L’ oeuvre réunit Barry Keoghan, Riley Keough, Harry Melling, Talha Akdogan et Jaliyah Richards. L’histoire suit la vie d’Azik (Keoghan) circadien qui forge des galettes de pommes de terre et de fromage avec amour. On croise aussi ses amis douteux et ses mauvais choix. C’est une histoire de famille où intervient aussi la sœur d’Azik, Zalya (Keough) qui travaille aussi avec ses mains et propose des réflexions ethnographiques pendant sa grossesse. Le fils d’Azik, Temir (Akdogan), lui, cherche sa place dans le monde à travers la lutte et un premier amour avec Alika (Richards). Un personnage qui tente de « guérir » sa masculinité en élevant, d’une certaine façon, son propre père.
Le film aborde la rupture délicate entre identité et appartenance, ainsi que les liens liés à la migration et la transmission intergénérationnelle au sein de la communauté circassienne de Newark, dans le New Jersey. Avec Butterfly Jam, Balagov offre une vision sincère et intime de cette culture circassienne, en tant que narrateur précieux à travers un drame soigné et un style visuel fort, mêlé à la vie du restaurant familial et à celle de la rue, marqué par la rudesse, la sueur et le son.
La Croisette battait déjà son plein cette première soirée de compétition. Vers 20:00, nous avons pu voir le coucher du soleil depuis le bateau Technikart. La Quinzaine des cinéastes a ouvert le bal des sections parallèles avec un trône et une vue sur mer pour les DJ’s, les premières conversations passionnées sur les fils les pieds dans le sable et de la mixologie très sérieuse. La nuit s’est finie avec un Set absolument joyeux, énergique et légendaire de Mosimann à la soirée Akili.
À demain pour une prochaine journée Cult à Cannes !