Le metteur en scène Sylvain Maurice revient sur sa création du Roi nu, d’Evgueni Schwartz, pour les cent-trente ans du Théâtre du Peuple.
C’est une rencontre artistique avec Julie Delille, la directrice depuis deux saisons maintenant du Théâtre du Peuple, dont j’avais beaucoup aimé le travail. Une affinité artistique s’est construite et on a commencé à discuter, depuis deux ans maintenant, d’une éventualité de faire ce projet de la grande forme bussenette de Bussang, qui a un certain nombre de caractéristiques, notamment le fait de travailler avec des artistes professionnels et des artistes amateurs (deux tiers d’amateurs).
Très vite, cette idée du Roi nu m’est apparue. La pièce en elle-même, bien que ce soit avant l’élection de Trump qu’elle a été choisie, avait des qualités d’absurde et d’ironie par rapport à l’histoire, à la situation historique dans laquelle nous sommes, mais sans jamais être donneur de leçons et en jouant beaucoup avec les formes théâtrales. Et c’était ça qui m’intéressait : parler d’aujourd’hui, mais en restant à un endroit de jeu et de plaisir.
Très naturellement. Je n’ai pas cherché à ce que ce soit plus drôle, enfin je n’ai pas cherché à tirer la pièce vers la drôlerie, je pense qu’elle a ce potentiel-là. À l’époque [dans l’URSS de 1934], il s’agissait de déjouer la censure, ce qui n’est plus notre cas. J’aurais eu l’impression d’être trop explicatif si j’avais, si j’en avais remis une couche. Au niveau politique, je considère que le public est suffisamment informé par ce qui se passe en ce moment pour rester au fond dans la farce.
Je pense qu’on a besoin un peu d’une catharsis en ce moment, de quelque chose qui soit dans la complicité. Malheureusement peut être n’est pas venu le temps de l’autopsie du malaise dans la civilisation, si on emploie des grands mots. Voilà pourquoi les démocraties libérales sont dans une telle fragilité. Pourquoi il y a une telle attirance pour les pouvoirs forts, avec beaucoup de régression à tout point de vue ? Pourquoi les gens sont tellement aveugles sur le fait qu’un certain nombre de dirigeants vont plutôt privilégier des grands intérêts financiers plutôt que l’intérêt des petites gens qui votent pour eux ? Pour l’instant, je pense qu’on n’a pas complètement compris. Reste, pour l’instant, le théâtre, à mon avis, qui n’est jamais qu’un reflet du monde, mais n’a pas la possibilité d’investiguer davantage.
Ah, alors, ça, c’est certain. De toute façon, ce que j’ai découvert au Théâtre du Peuple, c’est justement une forme d’utopie incarnée, comme d’ailleurs devrait l’être tout le temps le théâtre, puisqu’on est un véritable phalanstère. La partie visible est dans cette rencontre inédite entre amateurs et professionnels, où je me suis efforcé de pas faire de distinguo, mais de considérer qu’il y avait une égalité dans le travail artistique. Et pour ouvrir une parenthèse rapide sur le comique, là, il s’agit d’un comique de complicité et d’intelligence, puisqu’en fait dans le climax de la pièce qui est la nudité du roi, on est tous dans l’intelligence, non pas un comique d’ironie méchante, où on rirait au détriment d’autrui. C’est un ridicule qui ne se fait jamais au détriment des petites gens.
On a commencé à travailler sur le projet, donc dès l’automne dernier, pour imaginer les conditions les plus propices, puis on a fait en avril deux stages. Quand je dis nous, c’est moi et la plupart des comédiens qui étaient déjà comédiens professionnels. A l’époque, ils étaient quatre (ils sont devenus 5 après) : Manuel Le Lièvre, Nadine Berland, Maël Besnard et Hélène Rimenaid. Mikaël-Don Giancarli nous a rejoints par après. Donc il y avait ces quatre comédiens et les deux musiciens, Laurent André et Diane Korolich et on a fait à peu près quinze jours de travail. On a rencontré à peu près soixante-dix amateurs sur à peu près une grosse centaine qui avaient postulé. J’avais déjà fait une première sélection un peu arbitraire puisqu’elle était sur CV et sur lettre de motivation.
Après, on a travaillé donc deux fois une semaine avec deux groupes différents et à la fin il restait onze personnes. Je n’avais pas de critères imposés par la direction par Julie. En revanche, elle tenait à ré-enraciner son projet sur le territoire. C’est d’ailleurs pour ça que dans la distribution, sans que je le fasse exprès, il y a beaucoup de gens qui sont issus du territoire, je ne dirais pas de la plus grande proximité, mais malgré tout du territoire naturel de Bussang, à savoir la Lorraine bien sûr, l’Alsace et la Franche-Comté.
Il y a plusieurs types d’émotions. Il y a l’émotion qui est le travail normal des répétitions. Il y a un paradoxe qui est fécond, c’est qu’une jauge de huit-cent personnes, un plateau, une scène qui a été construite de façon relativement empirique, avec une pente à 7% où il faut beaucoup projeter la voix, où le corps est quand même très mobilisé, voire investi, ce n’est pas évident pour les amateurs parce que justement c’est un peu un athlète. Donc ça, c’est déjà la première émotion, c’est l’émotion des répétitions, je dirais.
Il y a aussi la durée du spectacle qui est un peu dans le cahier des charges : un spectacle dans lequel on puisse avoir au moins un entracte d’une demi-heure, ce qui fait qu’on tourne toujours autour de trois heures, avec un temps limité de répétition, quatre semaines, donc il faut quand même être assez concentré.
Le deuxième type d’émotion, c’est la réception du public qui est qui est très belle et qui est très passionnante aussi parce qu’il y a beaucoup de rencontres. On est dans une logique où on rencontre aussi bien des habitués qui vont vous parler d’une pièce qu’ils ont vue il y a cinq ans, il y a dix ans, voire parfois davantage. Ça, c’est la mémoire du lieu. Il y a les jours de relâche où, tout d’un coup, il y a quelque chose qui est beaucoup plus en suspension et où on découvre un territoire et sa sociologie particulière. Donc c’est vrai qu’on est à la frontière de plein de choses.
En effet, la question du costume s’est posée très vite. Non seulement parce qu’il y a beaucoup de costumes dans la pièce, parce qu’il y a beaucoup de personnages, et cetera, mais aussi parce que d’une certaine façon, c’est ça qui va raconter la nudité. On a beaucoup travaillé avec Fanny Brouste, la costumière du spectacle, en amont. Il y avait deux niveaux de réflexion. Il y avait un premier niveau qui était les costumes du roi par exemple. Est-ce que le roi est habillé en cow-boy ou est-ce qu’il est habillé en Freddie Mercury ? Outre l’humour, ça racontait quelque chose quoi aujourd’hui.
Et il y a un second niveau, qui était de trouver la cohérence de ce Royaume, notamment la cohérence entre les techniciens et les acteurs. Donc, on a travaillé en amont, mais ensuite bien sûr, c’est la répétition qui donne les clés.
J’ai l’habitude de travailler beaucoup avec la musique au théâtre et avec ces deux musiciens en particulier. J’ai beaucoup apprécié le travail avec le compositeur Alexandros Markeas, qui est un compositeur contemporain, ou dans un autre genre avec Jeanne Added, la chanteuse, ou dans un autre genre avec Joachim Latarjet, qui travaille plus sur de l’électro et de la pop.
On a beaucoup accumulé de matériaux avant les répétitions, qui sont des thèmes par personnage ou par situation. Et, bien sûr, c’est le travail avec les comédiens qui, encore plus que pour les costumes, donne tout son sens, ne serait-ce que parce qu’il y a une tentation de la comédie musicale dans le spectacle. Ça me plairait beaucoup s’il y avait une suite à donner à ce spectacle, d’en faire une comédie musicale, voire un petit opéra contemporain, parce que je trouve que la fable se prête à donner toute sa place à la musique.
Visuel : © Tazzio Paris