Il y a quelque chose de profondément déroutant dans ce Roberto Zucco. En entrant dans la salle, la musique joue déjà, le public commence à en battre la mesure des mains, une voix magnifique s’élève et l’énergie devient presque euphorique. Puis Bernard-Marie Koltès nous rappelle brutalement de qui il est question : un jeune homme qui tue, fuit, séduit, effraie et semble chercher la liberté avec la même obstination qu’il court vers sa propre disparition. Rose Noël transforme ce texte d’une noirceur absolue en une expérience théâtrale physique, musicale et immersive d’une formidable originalité. On voudrait parfois se laisser emporter par la fête. Mais la violence ne cesse jamais vraiment de danser au milieu de nous.
Lorsque l’on entre dans la salle des Mathurins, la frontière entre l’avant et l’après semble déjà avoir disparu.
Au fond du plateau, deux musiciens jouent en direct. Natalia Bacalov et Martin Sevrin, du groupe BiVio, ont composé la musique du spectacle et resteront là pendant toute la représentation. La voix de Natalia Bacalov possède une couleur immédiatement reconnaissable, profonde et enveloppante. On pourrait presque oublier que l’on est venu voir Roberto Zucco et se croire quelques instants dans un concert.
Puis une jeune fille monte sur scène. Elle danse sur cette musique entraînante avec quelque chose de presque possédé. Un garçon la rejoint. Ils se regardent, s’approchent, se frôlent. Les corps racontent déjà le désir, la liberté, mais aussi une violence qui semble prête à surgir.
Et elle surgit.
Des gardiens apparaissent dans la salle. Un jeune homme se déplace le long des balustrades du balcon, presque en funambule. La scène ne suffit déjà plus à contenir l’histoire. Roberto Zucco vient de s’évader de prison.
C’est peut-être la première grande réussite de Rose Noël : nous faire entrer dans la pièce avant même que nous ayons compris qu’elle avait commencé.
Koltès ne nous laisse pourtant pas longtemps le loisir de nous abandonner à cette ivresse.
Zucco retourne chez sa mère. Il vient chercher un treillis. Elle porte encore le deuil de son mari, qu’il a tué. Quelques instants plus tard, elle devient à son tour sa victime. Un policier suivra. La cavale est lancée.
Et pourtant, devant Axel Granberger (Roberto Zucco), une contradiction s’installe immédiatement.
Ce corps puissant, cette énergie presque animale, ce visage qui peut soudain retrouver quelque chose de juvénile ne correspondent pas à l’image rassurante que l’on voudrait pouvoir se fabriquer d’un meurtrier.
Zucco lui-même pose la question : à quoi reconnaît-on un assassin ?
Nous aimerions que le mal possède un visage. Un visage inquiétant, menaçant, qui nous permettrait de le reconnaître avant qu’il ne s’approche. Que quelque chose dans un regard, une démarche ou un corps nous prévienne.
Mais Zucco peut avoir l’apparence de l’innocence.
Un choix de mise en scène participe peut-être aussi à cette ambiguïté. Rose Noël ne reprend pas l’un des actes les plus glaçants écrits par Koltès : le meurtre d’un enfant par Zucco. Cette disparition n’est pas anodine. En retirant cet acte de violence presque impossible à regarder autrement que comme une manifestation de sauvagerie, le spectacle ne rend-il pas son personnage un peu plus attachant, ou du moins plus facile à suivre dans sa quête de liberté ? Le choix interroge d’autant plus que le véritable Roberto Succo, dont Koltès s’est librement inspiré, n’avait pas commis ce meurtre.
Rose Noël ne cherche pas pour autant à résoudre le personnage. Elle refuse notamment de réduire son comportement à un diagnostic médical qui expliquerait tout. La question reste ouverte. À chacun, dans la salle, de tenter d’y apporter sa propre réponse.
Et cette absence d’explication rend peut-être le personnage plus inquiétant encore.
Car derrière la cavale criminelle apparaît progressivement une obsession : sortir des cages.
Zucco veut être libre. Absolument libre.
Libre de la prison, de la famille, de la police, des règles, peut-être même de sa propre identité. Il voudrait disparaître, passer inaperçu, devenir presque transparent. Et pourtant, chaque geste qu’il accomplit le rend davantage visible. Il voudrait échapper à toutes les cages et ne cesse d’en construire de nouvelles autour de lui.
Le paradoxe est vertigineux.
Comment peut-on désirer à ce point être invisible et finir couvert de sang ? Comment peut-on vouloir une liberté totale tout en courant avec autant d’obstination vers la mort ? Et surtout : la liberté existe-t-elle encore lorsqu’elle suppose de détruire tout ce qui pourrait lui imposer une limite ?
Rose Noël étend intelligemment cette question à presque tous les personnages.
Zucco n’est finalement pas le seul prisonnier.
La Gamine (Suzanne Dauthieux) étouffe dans une famille qui prétend la protéger. Son grand frère (Maxime Gleizes ou Thomas Rio) surveille sa virginité et transforme la protection en possession. La Grande Sœur (Lola Blanchard ou Rose Noël) s’est enfermée dans son dégoût des hommes autant que dans l’amour qu’elle porte à sa cadette. La Dame Élégante (Rose Noël ou Milena Sansonetti ) semble prisonnière d’une existence dont elle ne veut plus. Chacun cherche une sortie. Chacun suffoque à sa manière.
C’est dans cette fuite qu’il rencontre la Gamine.
Suzanne Dauthieux lui donne une fragilité qui n’exclut jamais la rébellion. Cette jeune fille que l’on protège tellement qu’on finit par l’empêcher de vivre ne veut surtout pas devenir ce que son entourage a décidé pour elle. Son grand frère surveille ses sorties et entend préserver sa virginité jusqu’au mariage. Elle choisira précisément de la perdre avec cet inconnu qui refuse d’abord de lui donner son nom et prétend être agent secret.
Elle tombe amoureuse avec cette forme d’aveuglement qui consiste moins à regarder quelqu’un qu’à projeter sur lui la possibilité d’une autre vie.
Zucco représente l’ailleurs.
Lorsqu’il disparaît, elle part à sa recherche. Et lorsque son frère comprend qu’il ne contrôle plus cette sœur dont il entendait régenter le corps, il révèle sa face la plus monstrueuse en décidant de la vendre à un proxénète.
La violence n’appartient alors plus seulement à Zucco.
Elle circule.
Elle traverse la famille, les rapports entre hommes et femmes, l’autorité, la police, le désir. Elle semble contaminer un monde où chacun prétend pourtant savoir exactement de quel côté se trouve le monstre.
Tout cela pourrait être terriblement sombre.
Ça l’est.
Et pourtant, rarement la noirceur aura été portée par une mise en scène aussi vivante.
Rose Noël refuse l’illustration. Le décor conçu par Mathilde Juillard reste suffisamment dépouillé pour laisser les corps occuper l’espace. Les acteurs ne restent pas sagement enfermés sur le plateau : ils surgissent dans la salle, apparaissent là où on ne les attend pas, utilisent les balcons. Axel Granberger s’accroche aux rambardes, les longe, les escalade presque comme si Zucco cherchait physiquement une issue au théâtre lui-même.
Et la musique de BiVio trouble. Elle crée parfois une atmosphère douce et parfois presque festive au moment même où le texte nous entraîne vers quelque chose de beaucoup plus noir.
C’est là que le spectacle devient vraiment singulier.
Rose Noël ne cherche pas à rendre la violence supportable. Elle lui oppose une pulsion de vie si forte qu’elle la rend peut-être encore plus dérangeante.
Le contraste pourrait sembler indécent. Il devient au contraire le cœur de la proposition.
Il fallait évidemment un acteur capable de porter une telle contradiction.
Axel Granberger ne construit pas Zucco uniquement avec les mots. Il le fait exister avec ses mains, ses bras, son torse, ses jambes, son visage, sa respiration, sa manière d’occuper soudain tout l’espace, puis de donner l’impression de vouloir disparaître.
Son corps raconte successivement la force, l’excitation, la peur, la rage et parfois une forme étrange d’épuisement.
Il y a quelque chose de fascinant dans ce décalage entre la puissance physique de cet homme et cette obsession de devenir invisible.
Plus Zucco cherche à s’échapper, plus tout converge vers lui.
Plus il revendique sa liberté, plus l’espace semble se resserrer.
La mise en scène accompagne ce mouvement jusqu’à son terme et prend d’ailleurs une liberté majeure avec Koltès : ici, l’enfermement finit par devenir concret. Zucco, qui n’a cessé de fuir les cages, voit finalement l’espace autour de lui se réduire jusqu’à ne plus offrir aucune sortie.
La cavale devient alors presque un cercle.
On croyait regarder un homme courir vers la liberté.
Peut-être courait-il depuis le début vers sa cage.
Il reste, lorsque les lumières se rallument, une sensation assez étrange.
Celle d’avoir assisté à une histoire profondément noire sans avoir vu un spectacle noir.
Rose Noël et son équipe font de Roberto Zucco une expérience mouvante, charnelle, musicale, violente, poétique et parfois presque euphorique. Le spectateur n’est jamais installé suffisamment longtemps dans une émotion pour pouvoir s’y réfugier. Une chanson l’emporte, un corps surgit, une lumière transforme l’espace, un rire apparaît parfois là où on ne l’attendait paspuis Koltès ramène brutalement la mort au centre du plateau.
Et derrière le criminel demeure une question à laquelle le spectacle a l’intelligence de ne pas apporter de réponse définitive : que cherchons-nous lorsque nous voulons comprendre le mal ?
Une cause ? Une maladie ? Une enfance ? Une société à accuser ? Une explication suffisamment rassurante pour recréer une frontière nette entre lui et nous ?
Roberto Zucco ne nous offre pas ce confort.
Il nous laisse avec un jeune homme qui voulait échapper à toutes les cages et qui semble n’avoir trouvé, pour y parvenir, que la destruction des autres et de lui-même.
Mais il nous laisse aussi avec une sensation de théâtre étonnamment vivante.
C’est peut-être ce qui rend ce Roberto Zucco si troublant : rarement une course vers la mort aura dégagé une telle pulsion de vie.
Et lorsque la musique s’arrête, cette contradiction continue longtemps de résonner.
CD Bivio – Roberto Zucco