Le 1er octobre, l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône accueillait la première mondiale de Poussières, nouvelle création de Yann Frisch née dans ces mêmes murs. A la croisée du théâtre et de la magie nouvelle, le spectacle offre une histoire où l’illusion donne corps à la sensation, et nous mène à la lisière de la joie extrême et de la folie.
D’abord connu pour ses titres de champion de magie, Yann Frisch fonde en 2013 sa propre compagnie avec laquelle il crée son premier spectacle, Le Syndrome de Cassandre, qui, plus de dix ans plus tard, sillonne encore les scènes et ravit les publics avec son clown “aux couleurs étranges”. Depuis, ses spectacles se caractérisent par la volonté de lier la magie à d’autres arts, toujours avec une pointe d’humour. Avec Poussières, Yann Frisch fait encore évoluer l’illusion et la met entièrement au service de la narration. L’illusion fait toujours rire, émerveille encore mais devient elle-même un personnage, révélatrice des états d’âme de ses compagnons de scène. Sur une superbe scénographie signée Benjamin Gabrié, à qui on reconnaît décidément un goût pour la magie nouvelle (il est notamment le scénographe de On m’a trouvé grandie), vient s’animer une histoire d’amour et d’ivresse de la joie.
Clémence, psychanalyste, et André, professeur de philosophie, s’aiment simplement. Mais leur quotidien vacille lorsque Clémence se laisse porter par sa rencontre avec la joie. Une joie profondément belle et touchante qui la fait peu à peu naviguer vers les tréfonds du sens de la vie et des choses, jusqu’à se perdre dans les nuées de poussières. Alors que le monde de Clémence s’illumine, André lutte contre l’obscurité qu’il voit emporter son amour. Clémence délaisse peu à peu ses activités pour s’ouvrir sur son intérieur, intensifiant sa perception du monde jusqu’à voir son mari scintiller, s’envoler de magnifiques ronds de fumées, le transparent disparaître. Dépassant la crainte, André continue d’accompagner sa femme sur ce nouveau chemin, non sans peine et souffrances mais toujours avec une fragile beauté.
Clémence a rejoint la joie et n’en revient plus. Au départ, il est aisé de s’identifier à elle. Vivre des instants de pure magie où l’insignifiant et le commun deviennent extraordinaires, où tout paraît scintiller et se révéler dans sa réelle splendeur. Mais ces instants de connexion au-delà de la matérialité restent éphémères et l’on retourne au quotidien. Pourtant, pour Clémence, il en va tout autrement. Clémence, elle, s’accroche à cette joie.
Cet attachement, Anne Rotger le rend palpable. Selon les différents stades de la joie, elle métamorphose son personnage avec justesse et subtilité. A ses côtés, Jérôme Kircher et Lucie Grunstein épousent magnifiquement leurs rôles. Et, malgré l’immensité du plateau, tous trois transmettent par le corps et la voix une vérité qui ne se dissocie jamais des illusions.
Car, si l’histoire nous cueille, la force de Poussières réside dans ce qui fait de ce spectacle du théâtre fantastique : l’expressivité des sensibilités invisibles. L’esprit de Clémence est nuageux, perturbant et merveilleux. Celui d’André plus rationnel, plus effrayant. La béatitude de Clémence s’exprime en lumières et en ombres, en oiseaux de papier et en scintillements lumineux. En révélant au public les manipulateurs invisibles, Yann Frisch projette une autre dimension, celle du spectateur. Car, littéralement : on voit tout. On découvre le point de vue d’André, mais aussi les mirages de Clémence, et, enfin on voit ces techniciens du noir, les invisibles qui oeuvrent entre le monde d’André et celui de Clémence.
Poussières est un spectacle visuel, mais il se joue aussi dans les sons. L’immersion est englobante. Alors que les voix disparaissent de l’esprit de Clémence, elles nous parviennent étouffées. On est témoins de la beauté que voit Clémence, on sait aussi que c’est faux, on comprend que tout à la fois, elle se trouve et se perd.
La leçon initiée par le professeur de philosophie à la première scène laisse peu à peu place à un questionnement. Au-delà de la métaphore avec l’allégorie de la caverne, viennent d’autres réflexions : jusqu’où peut amener la joie ? A partir de quand la beauté que l’on voit de nos yeux devient-elle folie aux regards extérieurs ? Mais le basculement, s’il y en a un, n’est pas net. Poussières démontre la porosité entre raison et délire, le vrai et le faux tant sur le plan du texte que visuellement.
Et, finalement, il en va de même pour la nature du théâtre. On choisit d’y croire, on se laisse porter par la création qui se joue, et lorsque celle-ci nous tient, on se laisse faire. Avec Poussières, on se laisse faire. On est subjugués, remués, joyeux (fous ?). La lumière révèle, les formes existent davantage, et tout finit par s’évanouir en poussière. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui ne l’est pas, on ne le sait plus. Le temps du spectacle, on se laisse guider par la joie des Poussières pour aboutir à la contemplation de ce qui s’anime devant nous.
En tournée dans toute la France à partir de novembre 2026, plus d’informations ici.
Conception, écriture, mise en scène : Yann Frisch
Collaboration à l’écriture, la dramaturgie et la mise en scène : Sidonie Pigeon
Avec Lucie Grunstein, Jérôme Kircher, Anne Rotger
Et Céline Bary, Zoé Bouchicot, Claire Jouët-Pastré, Julien Michenaud, Monika Schwarzl
Scénographie : Benjamin Gabrié
Création visuelle : Claudio Cavallari
Création lumière : Laurent Beucher
Création musicale : Étienne Bonhomme
Visuels : ©Christophe Raynaud de Lage