À voir jusqu’au 14 au Théâtre de la Concorde, avant une tournée qui passera notamment par le Train Bleu à Avignon cet été, Stéphane Schoukroun et Jana Klein décortiquent et assument de sortir de leur cachette tout ce que la flambée d’antisémitisme, depuis le 7 octobre 2023, fait à leur couple mixte.
On la découvre d’abord seule. Dans l’obscurité, elle court sur son tapis. Puis elle parle « au tas » : un amoncellement d’objets encore indéfinissables, recouverts de draps. On comprend rapidement qu’elle ne dort pas, en tout cas pas en même temps que lui, et que le dialogue entre eux semble bloqué. Et pour cause : lui brûle d’envie de recréer Notre histoire, leur pièce-phare écrite en 2020. Mais cette volonté se heurte frontalement à leur état émotionnel présent.
Est-il encore possible d’affirmer que l’on est juif, français et de gauche depuis le 7 octobre 2023 ? Quelles sont les conséquences d’être en couple avec la petite-fille d’un nazi alors que l’antisémitisme ressurgit avec violence ? Cinq ans après Notre histoire, Stéphane Schoukroun et Jana Klein remontent sur scène pour un méta-spectacle autour d’une reprise devenue presque impossible.
Très vite, la raison profonde du projet apparaît : remonter leur « tube », créé en 2020, dont l’objectif était d’expliquer à leur fille ce que la Shoah signifie dans leurs deux héritages familiaux, juif pour lui, allemand pour elle. Mais cinq ans plus tard, le contexte politique et idéologique a radicalement changé. Pour une partie de la gauche, les Juifs se retrouvent désormais essentialisés comme figures de génocidaires dans un glissement aussi violent qu’incompréhensible. Stéphane Schoukroun suffoque face à cette réalité qui le dépasse et l’atteint au plus intime.
Pour retrouver la possibilité de vivre avec l’autre, celui ou celle dont les racines diffèrent, il faut ouvrir les malles nombreuses, les transformer en boîtes à mémoire, faire parler les golems et laisser surgir les vérités enfouies sous une belle lumière. Ne plus se cacher, ne plus se taire. Le couple projette, de façon concrète, les réminiscences nécessaires pour tenter de retrouver un dialogue.
Ensemble, il et elle remontent alors le fil de leurs fondations : leur première rencontre sur une terrasse avignonnaise, les souvenirs partagés, puis les récits familiaux qui les précèdent, jusqu’à la vie des grands-parents de Jana, entre figures de résistants et fans d’Hitler. La pièce avance avec une dramaturgie maîtrisée, trouvant par moments une forme de beauté pure, portée par un sens aigu de l’image scénique.
Mais surtout, elle rappelle une évidence presque naïve et pourtant nécessaire : oui, comme dans les récits populaires ou même la téléréalité, « l’amour triomphe toujours », même entre deux personnes dont les familles n’auraient jamais voulu imaginer l’existence commune. Cette création frappe par son courage : voir des artistes, sur une scène de théâtre public, affronter frontalement la réalité contemporaine de l’antisémitisme et ses répercussions intimes constitue aujourd’hui un geste politique et artistique précieux.
Jusqu’au 14 février au théâtre de la Concorde, puis les 17, 19 et 20 mars 2026
au Musée national de l’Histoire de l’immigration dans le cadre du Grand Festival
Informations pratiques
Visuel : ©Christophe Raynaud de Lage