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« Le Livre de K », le conte dystopique de Simon Falguières

par Julia Wahl
10.10.2026
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Simon Falguières entraîne son public dans la pensée méandreuse de K, poète mélancolique dont la vie semble suspendue.

C’est n’est certes pas la première fois que Simon Falguières s’offre un double : avec Fragments de la forêt aujourd’hui disparue, qu’il avait créée pour les élèves de CNSAD voilà un an et demi, il mettait en scène un Poète qui lui ressemblait étrangement, parcouru de doutes tous plus douloureux.

« Je suis un faiseur d’obscurité »

 

L’on retrouve nombre de traits de ces Fragments dans le Livre de K : un auteur hospitalisé, dont la chambre est recouverte de feuilles de papier contenant ratures et gribouillages ; une lumière volontiers froide ; des va-et-vient entre le réel et l’imaginaire ; et, bien sûr, la foi absolue en l’aptitude du public à inventer ce qu’on ne lui montre pas. K, pour l’heure, est donc sur un lit d’hôpital aux airs de lit mortuaire. Les murs de la chambre, on l’aura compris, sont ornés des courbes de son écriture. Son œil gauche est bandé, il ne voit plus guère, mais s’acharne à continuer à écrire et à vivre, tout en clamant haut et fort sa mort prochaine. Son amie Frieda (Lomane de Dietrich) lui rend visite, une psychiatre l’écoute, une infirmière (Liza Alegria Ndikita) le soigne…

 

Mais voilà qu’une autre Frieda fait son apparition sur scène, suivie d’Olga, sa sœur (Mathilde Charbonneaux). Elle le sait, elle est sur écoute et la police politique va sous peu venir l’arrêter. Aussi communique-t-elle avec sa sœur par écrit, avant que de brûler les preuves de leurs échanges. Des chants traditionnels russes accompagnent cette arrestation, à laquelle succède une étrange fable : un tyran, surnommé « l’Homme à un œil » (Charly Fournier), fait régner la terreur et occasionne une scission au sein d’une famille, Mathéo, le fils, vendant sa mère et sa petite sœur (Pia Lagrange) au tyran tandis que sa jumelle, Alma (Rosa-Victoire Boutterin), choisit la voie de la résistance.

 

« “Ça ne s’est pas passé comme ça” est une phrase de vainqueur »

 

Sans doute est-il vain que de tenter de résumer l’intégralité de la trame du Livre de K. Ce qui importe ici est bien davantage l’entrelacement des différentes histoires, entrelacement à forte charge symbolique : si les rêves et les contes débordent à ce point le récit qui les enchâsse, sans doute est-ce parce que la tyrannie qu’ils décrivent frappe à grands coups à la porte du réel. Plus que la fable elle-même, la structure de la pièce se veut alerte et vigilance à l’égard du fascisme dont le bruit des bottes se fait de plus en fort. Si la pièce fut écrite et mise en scène avant la répression du mouvement lycéen, elle a valeur prophétique et résonne douloureusement ces jours-ci.

 

Rien, toutefois, de didactique ou d’excessif dans la manière avec laquelle Simon Falguières fait appel à notre vigilance : comme à son habitude, il joue de la fable et du conte pour, sur la pointe des pieds, introduire sa réflexion politique. L’évolution du monde rend celle-ci plus prégnante et plus terrifiante que dans Le Nid de cendres, mais elle reste subtile et ne se substitue jamais à ce qui anime, véritablement, l’auteur et metteur en scène : l’amour du théâtre et de la littérature.

 

« Rien n’est faux, ici »

 

Aux discours racistes qui revendiquent une vision organiciste de la patrie et de la nation, Simon Falguières répond ainsi par une poétique du mélange, qui passe notamment par la polyglossie. L’anglais de Shakespeare (avec Le Roi Lear) et, surtout, l’allemand de Kafka (Le Château et Le Procès, notamment) et de Goethe (« Le Roi des Aulnes ») se mêlent à la Langue des Signes française parlée par la mère d’Alma et Mathéo et par l’actrice qui la joue, Karine Feuillebois. Plus encore, les passages du « Roi des Aulnes » sont dits sans traduction aucune, ce qui laisse au public qui ne serait pas germanophone le loisir d’interpréter à sa guise les sons qu’il entend.

 

La liberté revendiquée passe ainsi par le soin apporté à la libre interprétation des spectateurs et spectatrices. Cela passe par la multiplicité des langues, mais aussi par des vides volontaires, comme ce poêle dont on ne perçoit que la lumière rouge, à charge pour le public de combler – ou non – les lacunes du décor. Il y a là un geste de mise en scène assumé, qui consiste à n’en point trop montrer, pour beaucoup suggérer.

Le Livre de K, texte et mise en scène de Simon Falguières. Au théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 17 octobre.

 

Visuel : © Christophe Raynaud de Lage