La Vie devant soi fait partie de ces romans dont les personnages finissent par exister indépendamment des pages qui les ont fait naître. Au Théâtre Le Passage vers les Étoiles, un comédien seul en scène relève le défi de leur redonner corps sans enfermer notre imaginaire. Lorsque Momo commence à raconter son histoire, c’est tout le Belleville d’Émile Ajar qui apparaît autour de lui, avec sa misère, sa tendresse, ses blessures et son extraordinaire humanité.
La salle est encore éclairée lorsqu’un homme (Eric Belkheir) entre. Il nous donne son âge. Il paraît, lui dit-on souvent, plus jeune. Puis il nous propose de raconter son histoire, si cela nous intéresse. Quelques mots suffisent : l’homme disparaît presque et, devant nous, il a onze ans. Il s’appelle Momo. Mohammed.
De son passé, il ne sait pas grand-chose. Il sait qu’il est musulman et qu’il vit chez Madame Rosa, une ancienne prostituée juive qui a connu la déportation et en conserve des blessures qu’elle tente de tenir à distance comme elle peut.
Madame Rosa accueille chez elle les enfants de prostituées. Leurs mères lui versent de l’argent pour qu’elle s’en occupe. Certaines paient régulièrement, d’autres beaucoup moins. Momo, lui, s’imagine longtemps que Rosa le garde simplement parce qu’elle l’aime. Apprendre qu’il y avait de l’argent derrière cet amour constitue l’une de ses premières désillusions.
Mais un jour, l’argent n’arrive plus. Et Rosa continue pourtant de s’occuper de lui.
Adapter un roman au théâtre est un exercice étrange. Un livre laisse au lecteur une liberté presque totale. Il imagine un visage, une voix, une démarche. Il décide inconsciemment de la façon dont un personnage regarde un autre. L’incarnation peut alors devenir une violence faite à cet imaginaire.
Ici, c’est presque l’inverse qui se produit. Nous voyons un acteur adulte sur scène et, très rapidement, notre esprit voit un enfant.
Momo est là.
Il parle, s’enthousiasme, s’inquiète, ment, espère. Il cherche à comprendre ce monde d’adultes dont les règles lui échappent souvent. Et surtout, alors que le comédien est seul, nous voyons Madame Rosa.
Nous voyons aussi les voisins, les enfants, les hommes du quartier, ceux que Momo admire et ceux dont il se méfie. Les mots d’Émile Ajar sont tellement visuels qu’ils semblent peupler progressivement le plateau.
Le comédien ne nous raconte alors plus simplement une histoire. Il donne l’impression de raconter son histoire, non comme un souvenir soigneusement rangé dans le passé, mais comme quelque chose qu’il serait encore en train de vivre. On l’entend être heureux, inquiet, curieux, jaloux ou bouleversé. L’acteur est toujours devant nous, mais c’est l’enfant que l’on finit par regarder.
C’est là que le spectacle trouve sa plus belle évidence.
Autour de Momo se dessine un Belleville presque mythologique. Les religions, les cultures et les origines s’y croisent. Les voisins s’entraident. Lorsque Madame Rosa a besoin de quelqu’un, quelqu’un finit par arriver. La vie n’est pas tendre avec ces personnages, mais eux peuvent encore l’être les uns envers les autres.
A-t-il réellement existé ainsi, ce monde-là ? Peu importe. On a envie d’y croire.
Car Émile Ajar décrit une société traversée par la pauvreté, la prostitution, l’abandon et les traumatismes sans jamais regarder ses personnages de haut. Il raconte leur misère sans les réduire à elle et révèle, derrière des existences cabossées, une humanité et une générosité immenses.
Madame Rosa en est probablement la plus belle incarnation. Sa propre existence a été cabossée par l’Histoire et par les hommes. Pourtant, elle consacre ce qu’il lui reste de force à essayer d’offrir aux enfants dont elle s’occupe ce que la naissance ne leur a pas forcément donné : de l’amour, de la considération et du respect.
Elle connaît le monde dont viennent leurs mères parce qu’elle en vient elle-même. Mais jamais le texte ne réduit ces femmes à ce qu’elles font pour vivre. Il leur rend au contraire une dignité et parfois une grandeur que la société leur refuse.
C’est peut-être la question qui traverse le plus profondément l’histoire de Momo. On naît quelque part. Mais on ne choisit ni sa famille, ni son quartier, ni les premières cartes que la vie dépose entre nos mains.
Sont-elles pour autant distribuées une fois pour toutes ?
Momo est un enfant de prostituée élevé par une ancienne prostituée. Tout semble permettre au monde de décider à sa place de ce qu’il deviendra. Et pourtant, des portes s’ouvrent.
Une rencontre fortuite dans la rue lui fait découvrir un univers dont il ignore presque tout : une femme, ses enfants, un foyer, puis le monde du cinéma et du doublage. Il découvre un métier fascinant où l’on donne une nouvelle voix aux images et où, lorsque quelque chose ne fonctionne pas, on peut recommencer.
Revenir en arrière.
Quelle idée vertigineuse pour un enfant qui commence précisément à comprendre qu’avec la vie, on ne le peut pas.
Cette femme s’attache à lui. Momo lui ment un peu, sur son histoire, sur son adresse. Il ne veut pas trahir Rosa, mais il sent aussi que quelque chose est en train de changer. Une autre existence semble soudain possible au moment même où celle qu’il connaît commence à se défaire.
Car pendant que Momo grandit, Madame Rosa, elle, s’efface.
Elle perd progressivement ses repères. Le présent et le passé se mélangent. La réalité se trouble. Elle est encore là sans l’être complètement.
Et quelque chose se renverse : celle qui protégeait devient celle qu’il faut protéger.
La relation entre Momo et Rosa prend alors une dimension bouleversante parce qu’elle échappe à toutes les catégories habituelles. Ils ne partagent ni le sang, ni la religion, ni l’âge, ni l’histoire. Pourtant, quelque chose les unit qui ressemble peut-être davantage à une famille que bien des liens officiels.
Le spectacle ne force jamais cette émotion. La mise en scène demeure simple, parfois poétique, mais toujours au service des mots. Elle laisse respirer l’écriture d’Ajar, son humour, sa pudeur et cette manière si particulière de faire surgir la lumière au milieu de situations terriblement sombres.
On sourit beaucoup.
Et pourtant, tout est noir.
Ou presque.
C’est peut-être ce contraste qui rend La Vie devant soi si bouleversant. La misère n’est jamais embellie. La vieillesse, l’abandon, la prostitution ou la solitude ne disparaissent pas derrière de bons sentiments. Mais au milieu de tout cela subsiste une possibilité : celle de rendre la vie de l’autre un peu moins dure.
Il y a évidemment une autre identité qui plane sur cette histoire : Émile Ajar n’existait pas.
Derrière ce nom se cachait Romain Gary, déjà lauréat du prix Goncourt et qui allait, grâce à La Vie devant soi, devenir le seul écrivain à l’obtenir deux fois. L’histoire est souvent racontée comme l’une des plus extraordinaires mystifications de la littérature française. Mais elle dit aussi quelque chose de plus intime.
Gary voulait notamment pouvoir écrire sous une autre identité, loin de l’image que son propre nom avait fini par construire autour de lui. Et son talent fut reconnu une seconde fois sans que le jury sache qui se cachait derrière Ajar.
Difficile de ne pas entendre un écho avec Momo.
L’un naît dans une condition sociale dont il essaie de savoir s’il pourra s’affranchir. L’autre s’invente une nouvelle identité pour retrouver une liberté d’écrivain. Sous des formes radicalement différentes, une même question demeure : sommes-nous condamnés à rester celui que notre naissance, notre histoire ou le regard des autres ont décidé que nous serions ?
Un roman est fait pour être lu. Il n’est pas nécessairement fait pour être incarné. Certaines adaptations échouent précisément parce qu’elles remplacent brutalement les visages, les voix et les gestes que le lecteur avait imaginés.
Ici, le phénomène inverse se produit. Le spectacle ne semble jamais vouloir prendre possession du roman. Il lui laisse son espace, ses silences, son imaginaire. La simplicité de la mise en scène contribue largement à cet équilibre : elle accompagne les mots au lieu de chercher à rivaliser avec eux.
Le texte a évidemment dû être coupé. Le comédien le précise : tout conserver aurait conduit à une représentation de plusieurs heures. Pourtant, lorsque vient la fin, on aurait volontiers passé davantage de temps avec Momo et Madame Rosa.
C’est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à une adaptation littéraire.
Elle ne remplace pas le livre. Elle donne envie de le lire. Ou de le relire.
Parce qu’elle n’a pas cherché à emprisonner l’imaginaire d’Émile Ajar dans une incarnation définitive. Elle lui a simplement offert, pendant un moment, un corps et une voix. Puis elle nous rend ses personnages.
On quitte alors le théâtre comme on peut refermer les dernières pages de La Vie devant soi : profondément remué par la dureté de ce que l’on vient de traverser et, curieusement, réconcilié avec quelque chose de profondément humain.
Avec un sourire aux lèvres et une larme aux yeux. En même temps.
La vie devant soi – Émile Ajar
Les dates à venir :
Salle des fêtes de Congis sur Thérouanne (77) – le 21 novembre 2026 à 20h
La Divine Comédie à Paris (75) – les jeudis du 7 janvier au 29 avril 2027 à 19h30
Théâtre de la Victoire à Bordeaux (33) – les 5, 6, 7 mai 2027 à 20h