Julie Delille, directrice du Théâtre du Peuple, évoque cette saison particulière qu’est ce cent-trentième anniversaire du théâtre de Maurice Pottecher.
Cent-trente ans, c’est un sacré chiffre pour un théâtre, pour un humain encore plus. Dès qu’on passe les centenaires, je trouve que ça devient un peu tous les dix ans des passages obligés. Je me suis dit : « c’est l’occasion de faire une fête ». Je ne loupe jamais une occasion de faire la fête ! En fait, ça tombait assez bien dans le projet parce que les occasions de célébrer, c’est des occasions de vivre ensemble, de faire humanité, de rassembler des gens autour de quelque chose de commun.
Très vite en fait. Je suis arrivée en octobre 2023. Comme s’il y avait plus de directeur en poste, l’arrivée précipitée m’a fait réfléchir vite au début. Et la deuxième année, ça tombe, je calcule sur mes petits doigts, sur les cent-trente ans. Je venais avec un projet qui avait qui était un projet qui est demandé par le Conseil d’administration de l’association et les tutelles. Pour moi, c’était l’occasion de déployer un projet de territoire et de renouer avec les habitants par l’intermédiaire des associations locales. C’est pour cela que vous avez le chalet, qui est le chalet du jubilé, où il y a la liste de toutes les associations qui ont participé à ces célébrations et dans la plaquette, vous avez aussi tous les événements qu’on a ralliés autour de cet anniversaire, parce que très vite, il a fallu réunir les gens, aller voir les gens du village en leur disant : « c’est l’anniversaire de votre théâtre, qu’est-ce que vous avez envie de faire ? »
Il a été co-construit également avec les habitants. En fait au cœur de ce qui était très important pour rester fidèle au projet de Maurice et Camille Pottecher qui sont juste là [elle désigne de la main leur pierre tombale], c’est de c’est de se dire qu’en fait l’art est au cœur de toutes les actions qu’on fait au théâtre du peuple. Donc c’était inimaginable de dire, on va simplement faire la fête, tout un tas de trucs, mais on ne fait pas un acte de poétique et de création. J’ai commandé à nos auteurs associés, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi un feuilleton, parce que je trouvais que c’était la bonne manière d’exprimer les choses. Je leur ai commandé un feuilleton en six épisodes autour de l’histoire du théâtre, du peuple et de la question de l’utopie.
Et comme c’est des poètes, je leur ai dit, je ne fais pas du théâtre documentaire, vous écrivez librement cette fresque, cette épopée. C’est le travail avec les associations qui a nourri ce travail. On en a pratiqué ensemble, elles sont venues voir les répétitions, elles ont été nos premiers spectateurs, ont participé à d’autres événements de la saison comme l’entrée pour Je suis la bête. C’est le club couture qui a aidé ma scénographe à remodéliser l’entrée du théâtre… Donc ils ont participé à plein d’endroits en relais, directs ou indirects, pour nous accompagner, pour que la création de Hériter des brumes puisse avoir lieu. Ce fameux feuilleton, on n’a eu aucun moyen pour le faire en fait. On a fait appel aux dons extérieurs, aux participations, un petit peu à l’argent des tutelles. Mais en engageant aussi nos partenaires locaux et les habitants dans cette histoire, on s’est rendu compte qu’ils nous ont apporté un soutien, pas forcément financier, d’ailleurs, un soutien moral pour qu’on continue de faire cette histoire. Quand on a pensé à renoncer dans l’année parce qu’on n’avait plus d’argent pour le faire, c’est les habitants qui ont dit : « On veut que vous racontiez ça, c’est super important pour nous. Vous nous parlez de ce feuilleton depuis des mois, vous n’allez pas abandonner là, vous allez le faire quand même. » Et puis il y a un agriculteur du coin qui nous a donné des planches pour qu’on construise une partie du décor, l’autre nous a donné des cochons pour qu’on ait un truc à manger. Ça s’est passé comme ça aussi, on a créé d’autres types de relations et ça, je veux absolument le développer.
Oui, clairement. Déjà, nos subventions n’ont pas augmenté depuis quinze ans, alors que tous nos frais explosent. Le logement, les salaires, tout ça, tout augmente, et les subventions n’ont pas augmenté. Et puis en plus, ils nous les baissent, alors qu’on est un théâtre rempli à plus de 95%. On remplit tout le cahier des charges, tout ce qu’on nous demande, on le fait, mais on continue de nous baisser les subventions.
La réduction de nos activités. Là, ce qui s’est passé, c’est que pour tenir cette saison, l’association du théâtre a utilisé ses fonds propres. Donc on a commencé à réduire nos dépenses drastiquement, à tous les niveaux. J’ai augmenté la billetterie à deux reprises. Ça fait des apports supplémentaires qui ne sont pas négligeables, mais on a un taux de fréquentation qui explose tout, donc je ne peux pas mettre plus de gens dans la salle. La seule solution, si on n’arrive pas à baisser nos dépenses, c’est de réduire la saison, de réduire les temps d’ouverture, etc. A partir de l’année prochaine, il y a une sorte de récession qui va se faire. On essaie qu’elle soit la plus joyeuse possible, mais évidemment, on n’a pas le choix, en fait.
Après il y a d’autres moyens que l’argent. C’est pour ça que je table vraiment sur le local et les échanges qui ne sont pas des échanges financiers : échanger des légumes avec un agriculteur qui est content et fier de voir ce qu’on fait, comme il vend, qui travaille de l’autre côté de la montagne et qui nous apporte des radis, des cochons. Il y a aussi qu’on doit loger et nourrir les gens. C’est beaucoup plus compliqué que dans un autre théâtre. On les loge et on les nourrit pendant trois mois dans les gîtes qu’on loue. Si les propriétaires de gîtes acceptaient de baisser leurs tarifs, qu’ils passent leur temps à augmenter en AirBnB parce qu’ils font du business avec le fait que les gens viennent voir les pièces au Théâtre du peuple. Ils préfèrent louer aux spectateurs plutôt qu’à nous, à nos tarifs, à un moment, si nous on réduit notre saison, ils ont moins de saison. Il faut qu’on arrive à communiquer avec le local sur le truc de « Il faut arrêter l’inflation de tous les côtés » et le Théâtre du Peuple n’est pas un business.
Le premier bilan, c’est l’enquête sociologique, qui est publiée sur notre site, qui donne vraiment le résultat d’un an de travail d’arpentage du territoire et c’est un résultat partiel, puisque ce n’est que les gens qu’elle a rencontrés. Et puis après, l’évolution de ce projet, c’est qu’on s’oriente vers la constitution d’un « Bourgeon » où atterrir dans la philosophie de Bruno Latour dans les mois à venir, pour travailler à une démarche citoyenne sur le territoire, qui serait accompagnée par le Théâtre du Peuple. Après, je ne connais pas le résultat final, je ne peux pas dire à l’avance ce qui va être décidé par les quinze, vingt, vingt-cinq personnes qui vont faire partie de ce bourgeon pendant un an, deux ans. Ce serait un peu stupide de réunir des gens pour parler que du Théâtre du Peuple, alors qu’il y a des enjeux ici, écologiques, environnementaux. Je voudrais aussi que le foyer, qui est l’endroit où il y a la librairie puisse être ouvert à l’année sous la forme d’un bar associatif tenu par les habitants, pour que le Théâtre du Peuple soit un lieu de vie tout le temps.
Ce qui est important dans ce théâtre, c’est que c’est un lieu de création, bien sûr, mais ce n’est pas un lieu isolé. Ce que j’ai compris très vite, c’est qu’il fait partie du paysage en tant que bâti, mais il ne fait pas tellement partie du paysage en tant que lieu de création, à part pour les gens qui viennent des fois de loin, tous les ans voir les pièces, mais même pour les gens du coin, si le théâtre disparaît, le bâti disparaît tout le monde dira « Non, on ne peut pas détruire le Théâtre du Peuple », mais si on arrête de faire des créations, personne ne va rien dire. Et donc ce qui est important, c’est que les gens comprennent ce qu’on y fait, l’arpentent. S’ils fréquentent le lieu par l’intermédiaire du bar associatif, du Bourgeon Bussenet, de tout un tas de trucs, si on arrête de faire des créations et que d’un coup le lieu n’est plus traversé, ils vont s’en rendre compte et ils vont le défendre parce qu’ils s’y seront reliés, parce qu’il existera quelque chose. C’est ce qui est le plus important pour moi, de trouver tous les moyens pour que les gens entrent en relation avec le lieu.
L’appel que j’ai ressenti la première fois que je suis venue. J’ai eu l’impression que j’avais été tellement chamboulée en étant ici, que j’avais quelque chose à y faire et qu’il fallait que je trouve les moyens d’y retourner. Ce n’était pas un projet de diriger un lieu. Je ne sais pas si on ressent ça des fois dans sa vie, qu’on a un rendez-vous. Et pour l’instant, malgré les difficultés qu’on a abordées tout à l’heure, le rendez-vous correspond à peu près à mes attentes. Je suis à ma place, j’en ai tous les signes. Après, c’est ça a un coût, parce que c’est récupérer un théâtre dans un monde en crise, naviguer avec un bateau qui est un bateau solide et qui a un caractère fort.
On a retravaillé plus de deux semaines, un spectacle qui tournait depuis huit ans, donc on s’est requestionné beaucoup. Ici, il y a trop de porosité pour avoir le noir absolu et le silence. Donc, on a créé des conditions d’accueil qui mettent les gens dans une situation particulière. Il y a ce qu’on a appelé des passeurs et des passeuses qui viennent parler aux gens avant aussi parce qu’il ne fallait absolument pas entrer de la même manière qu’on a l’habitude de le faire dans le théâtre à la nuit tombée. Et puis parce que dans ce spectacle, il y a une espèce de porte ouverte sur le vivant, qui permettrait le passage entre le monde d’avant et le monde d’après. Le cœur du spectacle n’a pas été modifié, mais vraiment le début et la fin. Anne Sibran [l’autrice du roman] a réécrit le texte de fin qu’on a voulu plus dans l’accompagnement de cette idée : il faut absolument que nous, humains, on comprenne que maintenant, la seule direction possible pour l’avenir, c’est cette reliance au vivant, parce que c’est plus possible de continuer comme ça. Et ça, ça rejoint la philosophie latourienne.
Photo : © Jean-Louis Fernandez