La metteuse en scène poursuit son exploration de l’injustice de la justice. Après le monumental Leviathan, elle s’attaque à l’affaire French Bukkake, composée de mises en examen pour viol, proxénétisme et traite d’êtres humains, concernant le site internet French Bukkake, détenu par Pascal Ollitrault (dit Pascal OP), qui diffusait des vidéos pornographiques d’une extrême violence. Comme à son habitude, elle offre un objet performatif pour nous faire entendre l’horreur par le biais de la beauté. Une leçon de mise en scène et de transcendance aux allures d’élégie.
Le théâtre des Bouffes du Nord ressemble à un temple abandonné que son entrée ne laisse pas transparaître. C’est sûrement le plus beau théâtre de Paris, car il est fragile, posé là, métro Porte de la Chapelle, depuis qu’un jour Peter Brook en est tombé amoureux. Depuis, Peter Brook est mort mais son âme règne encore, et des pièces puissantes continuent de naître sur ce plateau tout en rondeur. Le lien avec le père fondateur s’arrête là : Lorraine de Sagazan joue plutôt dans l’équipe Castellucci, avec lequel elle a travaillé, que dans l’Espace vide. Pour Chiens, elle a recouvert tout le sol jusqu’au mur du fond de vêtements trempés qui ressemblent à du papier mâché. Sur les murs, on peut lire un avertissement, un trigger warning : « Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, d’exploitations, d’humiliations racistes et sexistes. Nous vous invitons à prendre soin de vous et à vous sentir libre de quitter la salle à tout moment. » On est un peu étonné·e·s de cela. Un public est toujours libre de sortir. Il faut vivre la pièce pour saisir qu’au fil du temps la sensation d’emprisonnement devient réelle face à une violence millénaire d’une telle ampleur. Une autre question se pose : combien de spectacles faudra-t-il encore pour que les hommes arrêtent de violer, arrêtent de penser qu’ils ont le droit de posséder le corps des femmes ? Depuis quelques années, les pièces se confrontent très frontalement au sujet, mais dans des formats différents. Carolina Bianchi se met en scène dans de longs formats spectaculaires, aussi éprouvants que beaux ; Milo Rau choisit de mettre en scène le procès Pelicot avec pour seul décor les bancs d’un tribunal. Lorraine de Sagazan se rapproche davantage de l’univers de Carolina Bianchi dans sa proposition esthétique, mais là où elle diffère radicalement, c’est qu’elle passe par une forme de douceur pour dire l’horreur. Concrètement, nous ne sommes pas chez Angélica Liddell : personne ne nous engueule en nous hurlant dessus. Non, ici, on nous chante dessus, on nous danse dessus.
Si cet avertissement était écrit, c’est parce que les mots les plus concrets ne seront pas prononcés ; ils resteront à lire sur un autre écran, un rond suspendu aux trois quarts de la scène. La brutalité du crime, les détails abjects, nous les voyons défiler comme nous avons vu, au début, une vraie scène de guerre : une meute d’hommes, une centaine au moins, entrant dans un hangar pourri dans lequel une grande bâche était posée au sol. Cet horrible cauchemar est une réalité. Les images sont réelles. Une nouvelle fois, la réalité dépasse la fiction et le théâtre est là pour jouer son antique rôle de réparation et d’éveil. Donc, il y a des textes à lire. Et sur scène, il y a des êtres qui apparaissent. Le premier à entrer en scène est Vladislav Galard, pour le moment en costume veste et pantalon et à visage découvert ,cela ne dure pas. Lorraine de Sagazan s’intéresse aux masques : elle faisait jouer sa troupe en pantomimes dans Leviathan, ici, c’est autre chose. Rapidement, il se pare d’un masque en tissu sur lequel est imprimé un visage. Sa voix est modulée par ordinateur et il passe de l’adorable Axelle à l’affreux Julien, du chiot au loup prêt à dévorer, pour de vrai, l’innocente Daphné qui « voulait juste payer son loyer ». Les hommes suivants seront masqués en chiens, en chiens méchants. Leurs corps, dirigés avec précision par la chorégraphe Anna Chirescu, semblent flotter dans cet océan de vêtements teints couleur crasse.
Le visage est au centre de cette mise en scène éblouissante. Il s’agit de parler d’une horde d’hommes qui ont sali Daphné, notamment en jouissant, contre son gré, dans ses yeux et sur l’ensemble de son visage pour l’humilier encore davantage. Pour rappel, le « bukkake » est une pratique sexuelle consistant à éjaculer à plusieurs sur le visage d’une femme. Le visage devient le motif central du propos, chanté par Miroirs Étendus. Les voix montent au fur et à mesure que l’on s’enfonce, aidé·e·s par les lumières qui transforment progressivement le théâtre en église. La mise en scène n’hésite pas à jouer la carte du religieux : on verra une assiette entourée d’une couronne d’épines transporter deux seins, ou bien une vierge passer portant deux sacs plastiques immenses remplis de poupées. Elle ecrit des images qui ont l’air de peintures mystiques. Les comédien·ne·s, les musicien·ne·s et les chanteurs et chanteuses, Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin et Manon Xardel, ainsi que l’Ensemble Miroirs Étendus (Guy-Loup Boisneau, Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy, Romain Louveau, Noé Nillni et Marie Salvat) font de Chiens une cérémonie d’expiation aux allures de rituel. D’expiation non pas pour les criminels, mais pour la honte des victimes, pour leur donner de la force par cet enveloppement lyrique organisé autour de deux cantates de Bach adaptées par Othman Louati. Ce chœur hybride, mêlant interprètes dramatiques et lyriques, accompagné par les musiciens de Miroirs Étendus, permet de transfigurer la tragédie des faits. Car il faut de la beauté, presque de la douceur, pour faire passer la puissance des mots que nous lisons pendant que les paroles des chansons nous parviennent.
On sort de là mal à l’aise. D’abord, on sort par ailleurs. On reste assis·e·s, sidéré·e·s. Puis, on commence à penser. L’horreur a-t-elle le droit d’être belle ? À cela on répond oui. Est-ce que Chiens permet d’en savoir plus sur les viols en réunion que sont les « bukkake » ? Oui. Les quelques secondes de vidéos du début de la pièce suffisent largement à en saisir l’ampleur et les contours. Pourquoi jouer sur différents niveaux de jeu, allant jusqu’au sketch ? Parce que justement, il n’y a rien de drôle. Par sa mise en scène, comme Carolina Bianchi, comme Milo Rau pour ne prendre que deux exemples très récents, Lorraine de Sagazan rappelle, par le chant et la musique baroque cette fois, que oui, la violence des hommes concerne tous les hommes. Tous les hommes ? Oui, tous les hommes, même les plus déconstruits. Chiens est un grand spectacle qui ajoute sa pierre à faire entendre que l’histoire de la possession des corps de femmes s’inscrit dans celle du capitalisme et du colonialisme. Elle permet d’ouvrir le dialogue sur cette affaire judiciaire ralentie par le vide juridique autour de la pornographie et pose la seule question qui vaille : « qu’est-ce que je fais maintenant que je sais ? ».
Jusqu’au 15 février au théâtre des Bouffes du Nord, liste d’attente sur place.
Visuel : ©Jean Louis Fernandez