Vudú (3318) Blixen est le premier volet de sa Trilogie des funérailles, qui précède donc Dämon. El funeral de Bergman, vu et adoré en ouverture du Festival d’Avignon 2024. Angélica y noue un pacte faustien de 5 h 30 pour conjurer la perte de son grand amour, dans la pureté de son écriture : aussi belle que violente.
Tout commence comme ça : l’espace est entièrement recouvert de tissu bleu. On voit une masse blanche qui pourrait être un linceul encadré par deux bouquets de fleurs jaunes. Un homme est allongé sur un mannequin d’exercice de réanimation. Quatre fillettes à l’allure de communiantes entrent en scène et se mettent à crier fort à cinq reprises ; là, l’homme se met à baiser le mannequin, puis se relève et traverse l’espace à quatre pattes. Il s’est passé moins d’une minute. Notre cerveau est déjà retourné, prêt à recevoir la méthode Liddell ; la même depuis le premier spectacle qui la fait connaitre en France, La casa de la fuerza c’est-à-dire des logorrhées parfaitement écrites délivrées sans trébucher jamais à la vitesse d’une mitraillette au combat, entrecoupées d’images à vous couper le souffle de beauté. Et c’est cela qu’il se passe dans la forme. Dans le fond, créé entre Liebestod et Dämon, Vudú vient chercher la figure de la baronne danoise Karen Blixen, connue sous le nom de plume d’Isak Dinesen. Le mythe raconte qu’elle aurait offert son âme au diable, à la condition que celui-ci fasse de sa vie un récit digne d’être écrit. Angélica Liddell prend l’idée au mot et pactise à son tour pour abolir sa souffrance, réparer son cœur piétiné par l’ex-homme de sa vie afin que sa haine s’apaise. Faire spectacle et, en l’occurrence, écrire pour transcender la peine.

La pièce se compose de cinq parties entrecoupées de deux pauses de 5 minutes et de deux entractes de 15 minutes. La première se nomme Ne me quitte pas. Et disons que la partie, un peu comme chez En attendant Godot, annonce son contenu. Liddell, en manteau léopard et tenue 100 % rouge, chaussures comprises, se lance dans sa version de la chanson de Jacques Brel ; elle la malaxe en en faisant un cri de douleur qui vous arrache les tripes. Elle tord les mots autant que cette rupture l’a anéantie. Et puis elle se lance dans un texte de revanche : elle se met à égrener toutes les histoires de morts violentes qu’elle connaît, avec en tête de gondole les infanticides et les féminicides. Elle décrit, et nous, on sent le dégoût monter. S’il pouvait crever, elle adorerait. À moins que…
Dans la même veine que Carolina Bianchi et Lorraine de Sagazan, elle convoque l’histoire de l’art et les représentations religieuses pour incarner les violences faites aux femmes, sublimées et esthétisées. Les tableaux chez Liddell sont vivants ; elle les construit corps après corps, par touches subtiles et inattendues. Et voici une meute de louves affamées dévorant un homme au sol ; voici aussi Angélica elle-même, étant souillée à l’extrême de vin et de lait dans un mélange puant, sentant la mort et la vie entremêlées. On avance, dans le temps et dans ses joutes de mots ; son amour pour cet homme-là est sans limite. Sa haine est encore de l’amour. Elle nous en dresse un portrait pourtant peu glorieux : il apparaît comme un séducteur de pacotille, un Don Juan en toc, « le diable en personne ». Et pourtant, elle dit aussi que son silence est la chose la plus violente qu’elle ait pu vivre et qu’elle ne supporte pas qu’il n’existe pas ; elle dit des trucs du genre « Je t’aime comme le vinaigrier de Lucifer ». Elle dit : « Je t’ai gardé dans ma bouche pour ne pas te perdre ». Intense, trop intense, elle cherche un chemin pour elle, pour arriver à survivre à cet amour qui l’a abandonnée et l’a laissée tomber pour une autre du jour au lendemain. Elle va changer de mode, se calmer : face à nous, assise, la main sur un gros globe gris qu’elle aura au préalable percé. Elle arrête de crier, et elle va arrêter longtemps, pour aller jusqu’à des séquences aux allures castellucciennes où seuls les objets convoquent des images.

Vudú (3318) Blixen parle sans cesse de l’amour comme la seule chose qui compte dans un monde de merde. Angélica joue avec le réel. Elle aime que le sang coule, celui d’un lapin mort par exemple ; elle aime les vraies fleurs qui vont faner aussi. Les œillets se comptent par centaines ici ; d’abord blancs, puis rouges, ils sont un symbole d’affection et de passion. Plus tard, on la verra éventrer des dizaines de sacs de riz de plusieurs kilos chacun lors d’un mariage absurde entre un très vieux monsieur en fauteuil roulant et une très jeune fille en robe meringue. Le riz, devenu une immense masse, est envoyé valser par l’homme, celui du début, qui y virevolte à plat ventre. Les apparitions sont plus dingues les unes que les autres. Est-ce qu’on comprend tout ? Non. Est-ce que c’est grave ? Non plus. Chez Angélica, comme chez Castellucci, parfois les références à des textes, souvent religieux, ne nous parviennent pas, ou alors des années plus tard. Que faire de celle-ci : un juif hassidique, en redingote et schtreimel, traverse la scène en tenant la main d’un petit garçon, la tête ornée d’une couronne d’épées, peut-être pour dire que l’interreligieux a de l’avenir ? Mais il porte dans l’autre main le vélo de l’enfant. Peut-être pour dire que la roue tourne et avance, malgré nous ; elle nous le dira : à la fin, on meurt, alors, avant, autant vivre un peu.
C’est à la dernière seconde du spectacle que l’ensemble des 5 h 30 traversées trouve sa cohérence, au-delà de la seule présence des sujets qui intéressent l’artiste depuis 30 ans. La construction plastique de ce Vudú est somptueuse. Le travail sur les couleurs sature le regard jusqu’à le rendre sourd. Et dans une démarche très actuelle, qu’on a pu repérer à maintes reprises, notamment chez El Conde de Torrefiel, elle nous offre un moment de pure lecture collective, comme un geste performatif. Il faut la lire pour la comprendre, et pour la connaître ; c’est assez simple, en fait. Angélica s’offre à nous, généreuse, colérique, belle. Elle rappelle qu’elle est une comédienne immense, capable de délivrer seule des heures de textes d’une complexité aiguë, et qu’elle est une autrice qui sait parfaitement illustrer tous les tourments de son âme et des nôtres. Elle n’est pas seule en scène pour autant, vous l’avez déjà compris. Mais au moment des saluts, on prend la mesure du nombre : ils et elles sont une vingtaine à avoir traversé ce temps long avec nous. Des gens de toutes générations confondues, des volontaires qu’elle a recrutés pour la séquence parisienne.
Voir une pièce de Liddell est toujours une expérience dont on sort soit furieux, soit conquis·es, mais jamais entre deux. Il y a du rituel ; pour être juste, il faudrait plutôt écrire qu’il y a du sacrifice dans cette proposition. Du sacrifice concret, on la voit égorger un poulet, et du symbolique, le sien. Vudú est presque une rétrospective de ses œuvres (dont, Le Sacrifice comme acte poétique… ). On y retrouve des motifs tels que le toréador, les danses de couples ou encore le sang. Elle vient nous livrer sa raison d’être, ce qui fait qu’elle est devenue et est restée Angélica ; on apprendra d’ailleurs lors de ce spectacle que ce prénom est son deuxième. Le vrai sacrifice est celui de se donner en pâture au public (et aux critiques), dans un geste qui rappelle que, pour elle, le théâtre, même si elle est rangée dans la case performance, est un sacerdoce, en aucun cas un divertissement futile. C’est son sacrifice à elle : celui d’être ce cœur ouvert, à vif, qui ne transige pas avec ce qu’elle ressent.
Au bout du chemin, au bout de ces 5 h 30 qui sont par moments éprouvantes, on entendra à l’une des pauses une consœur nous dire : « C’est très beau, mais c’est très dur quand même » ; on a voyagé dans les affres de ce que l’amour peut provoquer comme joie et comme douleur, un grand bouleversement qui vous dévore et vous laisse des traces, vous laisse en miettes, qu’un corbeau bien dressé viendra picorer dans votre cercueil.