Nous sommes resté.es jusqu’au bout des 3h de représentation de This resting, patience d’Ewa Dziarnowska, et nous aurions pu tenir encore longtemps ; très longtemps. Nous avons été saisi.es, épaté.es, englobé.es et hypnotisé.es dans cette bulle temporaire où ces deux corps dansants (et conquérant(e)s) ont touché presque à l’état de transe, emportés par la version de Dionne Warwick de la sublime musique « What the world needs now is love ».
On a l’habitude des spectacles qui se réinventent au Festival d’Automne. Ici, Ewa Dziarnowska y est parvenue en nous emportant avec elle dans un état corporel entre tension et détente. On était tendu.es par l’envie d’être dans ces corps, tant l’alchimie avec la musique est juste. Et détendu.es par la beauté et la douceur de cette création qui laisse une large place à l’improvisation. Rien n’est prédéfini, tout est dans le ressenti. Nous, spectateur.ices, sommes à la fois libres et constamment accompagné.es par les mouvements et les espaces, en constant changement. Nous pouvons décider d’observer et de rester en retrait, ou bien de nous immerger complètement dans ce flux, jusqu’à nous emparer du plateau et prendre part à la mise en scène.
À l’étage de Lafayette Anticipations, Ewa Dziarnowska nous tient la porte de la salle de représentation pour nous souhaiter la bienvenue. Passé cette entrée, le spectacle semble avoir déjà commencé. Comme si l’art n’avait pas besoin de public pour exister, pour créer. Comme si les mouvements dansants et la musique préexistaient à notre présence. Et comme si ce « comme si » était possible. Le public circule alors pour trouver sa place, gravite, change de place. Il est déjà en mouvement, mais ce n’est que le commencement. Au sol, un tapis bleu vif constitue la scène. Une grande silhouette dansante, concentrée et impressionnante, est portée par l’enregistrement de Dionne Warwick qui est là dès le début. Vêtue d’une longue robe bleue en tulle par-dessus son corps nu, c’est sur la danseuse Leah Marojević que nos yeux sont rivés. Prestance et élégance semblent d’ores et déjà dicter le ballet.
À travers des intentions, des regards et des contacts, les deux danseuses jouent ; entre elles et avec le public. On a même l’impression qu’elles sont en attente de nos réactions, qu’elles cherchent à provoquer du mouvement, à rendre ce moment particulièrement vivant. Elles parviennent ainsi à susciter à la fois beaucoup d’attention et de curiosité, le tout dans un climat de confiance et d’écoute des corps.
Ewa Dziarnowska est une chorégraphe polonaise basée à Berlin, et est justement reconnue pour son art qui s’inscrit dans le partage. Elle souhaite créer des liens avec les spectateur.ices en explorant la proximité des corps. Et la proximité est ici totale : on ne voit jamais les danseuses d’aussi près. On fait partie de la performance, on est dans l’énergie physique des danseuses.
La chorégraphe va progressivement déplacer les chaises, même occupées, afin de reconstituer sans cesse la configuration de la salle.
On se demande comment les danseuses arrivent à s’adapter à tous ces déplacements. En fait, c’est justement le public qui guide leurs mouvements, et qui y est même lié. Les danseuses zigzaguent entre les chaises, sollicitant souvent l’aide des spectateur.ices. Parfois, elles prennent appui sur des corps, demandent qu’on les aide à descendre d’un endroit, se recroquevillent autour d’une jambe. Tout cela dans une matière flottante, à tel point que, parfois, en observant l’une des deux danseuses, on ne se rend même pas compte de la présence de l’autre à seulement quelques millimètres de nous. Faut-il les accompagner dans leur mouvement ou bien se décaler pour leur laisser la place et l’espace de danser ? Se dégager n’est peut-être pas la réaction qu’elles attendent, car cela risque justement de rendre les mouvements inaboutis. Car c’est à partir des obstacles et des corps extérieurs que la chorégraphie se crée et s’adapte sans cesse.
Le plus troublant dans cette pièce, c’est la musique. Elle occupe une place centrale. Elle guide, elle dirige. Les corps des deux danseuses l’incarnent avec une grande subtilité. Aucune autre interprétation, aucun autre mouvement ne peut entrer autant en parfaite collision avec les mélodies, auxquelles on s’attache tant. Chaque mouvement explose sur chaque note. Les corps prennent vie par cette musique.
La recherche chorégraphique peut par moment nous transporter dans l’univers de Trisha Brown. Le haut du corps est en effet beaucoup mobilisé. Aussi, on croit même y déceler l’influence du waacking.
En solo, à l’unisson ou en simultané, les deux danseuses semblent reliées par une connexion forte. Finalement, arrivé.es au bout de ces 3h en mouvement, c’est naturellement la musique What the world needs now is love qui clôture la soirée. Même après le spectacle, vous l’écouterez encore en boucle, sans jamais s’en lasser. On ne veut pas qu’elle s’arrête. Elle est tellement bien incarnée dans les corps qu’elle semble venir d’eux-mêmes.
Comme la lave, matière lente et chaude, belle et effrayante, cette danse avance sans jamais se presser, contourne les obstacles, les enveloppe et prend la forme de ce qu’elle rencontre. Les corps des danseuses coulent entre les chaises, s’infiltrent et nous emportent avec elles.
Un spectacle envoûtant qui nous renforce et nous réconforte.
Le 23, 24 et 25 octobre au Carreau du Temple dans le cadre du festival d’Automne.
© Cécilou Aubertin
© Spyros Rennt