Du 4 au 22 février 2026, les élèves sortant⸱es du CNAC présentent leur spectacle de promo sous le chapiteau de la Villette. Mis en piste par Halory Goerger avec une joyeuse sobriété et une bonne dose de malice, il donne à voir de très belles performances dans une enveloppe qui ne manque pas de charme. Cela s’intitule Le spectacle de la fin des études de la trente-septième promotion, et cela vaut le détour, surtout par ces temps moroses.

C’est un spectacle avec Clark Kent, mais qui commence avec une remise de diplômes. Une entreprise méta-théâtrale présidée par le Ministère de la Culture, qui inclut l’inauguration d’un viaduc. Un spectacle sponsorisé par Quechuo, le partenaire de vos étés culturels. C’est légèrement impertinent, rempli d’humour, léger, et pour autant complètement lucide. C’est plein de clins d’œil et de private jokes, et ce n’est pas grave de ne pas toutes les avoir. Cela s’appelle Le spectacle de la fin des études de la trente-septième promotion, peut-être parce que l’heure n’est plus au surréalisme en art puisque la réalité a depuis longtemps rattrapé la fiction (dystopique). Alors autant en prendre son parti et chanter la fonte des budgets de la Culture plutôt que de céder à la dépression.
Rituel de fin et de début d’année dans le monde du cirque, le spectacle de la promotion sortante du CNAC – Centre National des Arts du Cirque est toujours un petit événement. Parfois, il s’agit d’un geste artistique très fortement marqué – c’était le cas l’an passé avec la mise en piste de David Gauchard et Martin Palisse (notre critique). D’autres fois, le tour de main est plus discret, mais n’en est pas moins très astucieusement pensé. C’est ce que proposent ici Halory Goerger, assisté de Camille Paycha, qui tricote avec les futur⸱es ancien⸱nes élèves une proposition toute entière en forme de pied de nez. Si la tente Quechuo – on distingue aisément quelle marque est singée – est le fil conducteur d’une scénographie très dépouillée, c’est qu’il s’agit de mettre en scène à la fois l’injonction faite aux artistes (par Rachida Dati) d’aller jouer dans les campings l’été, et la précarité qui frappe le secteur culturel tout entier. C’est aussi la métaphore d’un monde fragile, impermanent, susceptible d’être balayé à la première tempête – ou au contraire la métaphore d’une robustesse qui passe par l’adaptabilité, un monde plein de couleur et de légèreté qui peut se réinventer à n’importe quel moment.
C’est le second parti que semblent avoir pris les quatoze jeunes artistes circassien⸱nes que l’on (re)découvre sur scène. Iels se mettent en abîme dans leur propre rôle avec une ironie amusée. Iels chantent, parce que c’est plus léger en chanson. Iels dansent malgré tout, parce qu’il faut célébrer la joie. Iels improvisent un défilé de mode dans des tenues faites de tentes Quechuo, parce que la beauté reste dans l’oeil de celui⸱celle qui regarde. On les sent ensemble, complices, bien dans le collectif, et bien avec leurs agrès. À jouer avec leur propre statut, à prendre de la distance avec l’exercice, à conscientiser ce qu’iels font et comment iels le font, iels trouvent quelque chose de lumineux, un espoir enraciné dans un être-là vivant et en mouvement. Ne dit-on pas que la clé du bonheur n’est pas d’attendre le beau temps, mais d’apprendre à danser sous la pluie ? Le résultat est drôle et doux, malgré de rares éclats de voix, qui ne semblent être là que pour souligner la tendre ironie du reste. On craint un moment que toute cette légèreté ne revienne à dépolitiser tout-à-fait le propos, mais à bien y regarder la critique est là, subtile, en filigrane.
Comme toujours dans cet exercice délicat qu’est un spectacle de sortie d’école, il s’agit de faire de la place à chaque individualité. Mais ici on esquive le rituel du solo : aucun⸱e artiste, jamais, n’est vraiment seul⸱e sous les feux des projecteurs – et ce choix est un geste politique voire philosophique à lui seul. Parfois il s’agit de deux soli qui se répondent, soit qu’ils jouent sur leurs ressemblances, comme Vladyslav Ryzhykh et Lucy Vandevelde aux sangles, soit qu’ils jouent au contraire sur leurs oppositions, comme Alice Langlois – de bout en bout épatante – au trapèze fixe en parallèle avec Marc-Félix Fournier qui se trouve quant à lui dans un exercice de mât chinois plutôt explosif. Parfois il s’agit d’un solo mais qui incorpore l’aide d’autres personnes : Federica Peirone pour son numéro d’équilibres et de contorsion – elle tient une idée géniale avec la façon dont elle augmente son corps avec des accessoires, un peu à la manière d’une Kaori Ito – se fait assister par Enrica Boringhieri, cette dernière étant accompagnée lors de son numéro d’acro-danse enthousiasmant d’abord par Matéo Motes puis par la quasi totalité du groupe. C’est également le cas de Viola Fossi, lors de son numéro de funambulisme et d’acrobaties à la corde molle, techniquement bluffant. Au final, ce sont sans doute Mathilde Hardel et Shay Shaul, en portés acrobatiques, qui ont le plus d’exposition individuelle – méritée – avec plusieurs passages à la fois drôles et très maîtrisés, et Anaïs Boyer, fildefériste, puisque les trois spécialistes de la roue Cyr, Antonio Armone, Clarisse Baudoin et Iuna Lhomme choisissent de partager leur agrès, jouant à se relayer ou au contraire à s’inscrire ensemble dans leur instrument.
On passe un très agréable moment en compagnie de ces quatorze artistes sous le chapiteau – qui n’a de chapiteau que le nom, triste structure trop massive et trop carrée. Le spectacle de la fin des études de la trente-septième promotion est une façon de faire un pied de nez collectif à la grisaille. Vous aussi, allez donc étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle vous fait en allant passer une soirée à la Villette.
Visuels (c) Christophe Raynaud de Lage