Avec Performeureuses, présenté au Théâtre de la Bastille, Hortense Belhôte poursuit son exploration d’un théâtre savant, incarné et joyeux Entre histoire de l’art, performance et culture populaire, elle compose une conférence spectaculaire aussi érudite que joyeuse.
Historienne de l’art de formation, performeuse, comédienne et conférencière, Hortense Belhôte est, depuis quelques années déjà, une figure singulière de la scène contemporaine française. Elle creuse le sillon d’une pratique hybride qui brouille les frontières entre savoir académique, que l’on pourrait nommer légitime, et une expression artistique plus libre, foisonnante. Pour elle, la scène est un espace de transmission autant que de jeu, où le corps devient un moyen plus qu’une fin en soi. Un moyen de parler, de faire parler, de rendre visible des corps et des pratiques trop longtemps tues ou cachées. L’histoire de l’art, comme les études de genre, la culture populaire ou encore la politique, se mêlent chez elle en une approche résolument joyeuse.
Son ton est libre, souvent drôle, parfois irrévérencieux, mais toujours rigoureux dans le fond. Elle réussit ainsi à faire dialoguer des univers que l’on oppose habituellement, et à capter un public très large, bien au-delà des cercles spécialisés. C’est le cas avec une de ses « conférences spectaculaires », données sous forme d’anthologie au Théâtre de la Bastille en ce moment, Performeureuses.
Ici donc, Hortense Belhôte s’empare du très vaste champ de la performance dans la danse contemporaine pour en proposer une relecture critique et joyeuse. L’on s’en doute, il ne s’agira pas de faire un déroulé chronologique mais plutôt de tisser des liens, plus ou moins évidents, entre différentes grandes figures de cet art de l’instant qu’est la performance. Pour entrer dans ce qui se révèle être son panthéon, Hortense Belhôte part d’Aby Warburg et de son essai d’anthropologie, « Le Rituel du serpent ». Il y développait l’idée qui traverse toute la démarche de la metteuse en scène et interprète, celle de la survivance des images. C’est-à-dire que certaines formes symboliques traversent les époques et les cultures. Le serpent, par exemple, apparaît aussi bien dans les rituels amérindiens (dont il se fait l’un des spécialistes) que dans l’Antiquité gréco-romaine ou la Renaissance européenne. Il incarne des tensions fondamentales : vie et mort, chaos et ordre, peur et maîtrise.
Hortense Belhôte, s’empare alors du Printemps de Botticelli (dont Warburg fut l’un des grands historiens de l’art) et classe les performeureuses en fonction des personnages du tableau : Vénus, Cupidon, Zéphyr….
Peut-être encore plus qu’à son habitude la performeuse va vite, trop vite. Elle nous invite d’ailleurs à la stopper dès que l’on en ressent le besoin. Elle égraine à toute vitesse un nombre impressionnant d’artistes plus ou moins connu.e.s plus ou moins proches de nous dans le temps : Steven Cohen, Yvonne Rainer, Bill T Jones, Divine…mais ici il n’est pas question de name droping, tout au contraire. Parce que le geste est généreux, parce que l’on sent l’envie de Belhôte de nous donner des pistes (elle distribue d’ailleurs une fiche synthétique à la fin du spectacle). Elle n’a pas peur de remettre en question les grands noms, leur contradiction politique par exemple (la question de l’appropriation culturelle n’est pas passée sous silence). Elle n’a pas peur non plus de se moquer (il faut la voir enlever sa robe avec difficulté et se retrouver comme Graham sur scène…). Personne est intouchable pour elle, et, surtout, les références culturelles ne peuvent être hiérarchisées. Elle fait des liens, entre des univers que l’on pourrait croire opposées ou irréconciliables : Dalida, Halprin, Loie Fuller, Kazuo Ono. Elle démontre, sans le dire, l’idée de Warburg de cette persistance qui fait que les artistes (in)consciemment se répondent. Ce faisant elle ouvre de passionnantes perspectives de pensée.
Hortense Belhôte signe, à nouveau, un geste généreux et sensible, drôle et cultivé, qui est une clé d’entrée intelligente dans cet art complexe.
Visuel : © Camouna
L’anthologie des conférences spectaculaires est à voir au théâtre de la Bastille jusqu’au 22 avril.