Du 30 mars au 4 avril, la 27ᵉ édition du festival Music & Cinema a fait de la musique à l’image sa véritable souveraine. Des récits traversés par l’exil, la guerre, la survie, la fin de vie et l’amour. Avec près de 350 films présentés chaque année, une sélection dense et ouverte sur le monde de longs et courts-métrages venus de nombreux pays différents. Chapeau bas pour le ciné-concert de clôture qui a mis à l’honneur la masterclass de Jérôme Rebotier.
Music & Cinema Marseille. Ça commence comme une accolade. Des mains, des sourires, des « tu as vu ce film ? », des badges qui pendent et des cafés qui durent trop longtemps. Ici, on ne vient pas seulement voir des films. On vient se rencontrer. Du 30 mars au 4 avril, la 27e édition installe son camp entre images et partitions, sous la présidence de Jacques Sapiega. Marseille, le soleil, l’accent chaleureux, le monde en circulation. Des bénévoles qui sourient sans protocole, des professionnels qui prennent le temps. On se parle, on s’écoute, même après les projections, on reste. Et puis ce moment : le ciné concert de clôture . Jérôme Rebotier en chef d’orchestre, en chef compositeur face à ses dix musiciens qu’il a choisi sur 95 candidatures . « J’ai carte blanche », dit il. Dix jeunes compositeurs. Cinq femmes, cinq hommes. Pas un hasard. « Il est important aujourd’hui de faire ça ». Quatre synthés, une kora, un accordéon, des cordes, des flûtes, un violon, un violoncelle. Des musiciens, tous multi-instrumentistes et compositeurs, qui ne se connaissent pas. Dix jours pour fabriquer une musique. Du jazz, de l’improvisation, des grilles avec des parties improvisées. On écrit un peu, on partage et on joue beaucoup. Rebotier, compositeur aguerri et reconnu, entre autre de la musique du Comte de Monte-Cristo, choisit les extraits de film comme on trouve des terrains de jeu. L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. 1929, film russe muet. Une ville en mouvement, des machines, des corps, des foules, des gestes du quotidien. Pas de récit au sens classique. Du montage pur, presque musical avant la musique. Ici, les jeunes compositeurs peuvent tout tenter. Répétitions, motifs qui se déplacent, influences minimalistes. On pense à Steve Reich, à John Adams. Des grilles qui évoluent lentement, puis basculent. Le film impose un rythme. La musique s’y accroche, puis s’en échappe. Un 32 août sur terre de Premier long métrage de Denis Villeneuve.. Film étrange, presque décalé, entre comédie et vertige existentiel. Cette fois, il y a des dialogues. Donc la musique se glisse autrement. Moins frontale. Plus en retrait. Des climats, des nappes, quelque chose de légèrement inquiétant, qui questionne sur les grandes décisions de la vie, comme celle d’avoir un enfant. Rebotier parle d’une approche « à la Lynch ». Et puis Garden Party de Victor Caire et Gabriel Grapperon. Film d’animation. Des grenouilles qui envahissent une villa abandonnée. Pas de paroles, des croassements Un décor laissé à l’abandon, une fête qui a mal tourné, suggérée mais jamais montrée. Ici, liberté totale. La musique peut tout raconter. Le burlesque, le mystère, la décadence. Les styles se mélangent. Classique, jazz, musique de film. Et sur la fin, tout s’emballe. Un morceau qui part « dans tous les sens », dit Rebotier, et qui nous emmène avec lui. Trois films. Trois rapports à l’image. Trois manières de composer. Expérimenter, accompagner, raconter. Et ces jeunes musiciennes qui jouent leur musique en live. Au Théâtre de la Criée pour la soirée de clôture, on entend le travail, mais surtout le risque. Jérôme Rebotier regarde, ému et fier d’avoir accompagné ces jeunes talents.

La masterclass de Jérôme Rebotier (c)SarahCasserini
Hors compétition aussi, et surtout car ce sont nos coups de cœur de cette édition. Claude McKay, errances d’un poète révolté de Matthieu Verdeil. Un film qui joue comme un standard de jazz. Thème, variations, retours. La voix de Gaël Faye qui nous raconte. McKay, figure de la Harlem Renaissance, poète des marges, des corps noirs, des luttes sociales. Pas de musée ici. Des archives qui bougent, des images qui cognent au rythme de la musique de Gérard Cohen-Tannugi et Lamigne Diagne, très jazz, composée et expérimentale parfois façon Shadows de John Cassavetes.


Les fleurs du manguier de Akio Fujimoto. Deux enfants rohingyas sur la route de l’exil. La caméra est proche et traduit le regard des enfants dont l’objectif est de survivre. Les gestes et les besoins sont simples, la peur aussi. Et les images restent en tête, même bien après le film.
Googoosh, film documentaire de Niloufar Taghizadeh, consacré à la chanteuse pop légendaire iranienne. Une vie traversée par la censure, l’exil, le retour empêché. Une voix devenue symbole du mouvement “Femme, Vie, Liberté”, après la mort de Mahsa Amini en 2022, tuée à Téhéran par le régime islamique pour avoir mal porté son voile. Le film écoute. Et dans cette écoute, on entend la révolte et le courage d’un pays entier, la musique et la chanson qui portent l’écho d’une lutte pour la liberté.
Clément Ducol préside le jury longs-métrages. Pas en figure d’autorité, plutôt en oreille affûtée. Compositeur à la croisée des mondes, il passe de la chanson au cinéma. Collaborateur de Leos Carax, de Jacques Audiard, partenaire de Camille, avec qui il décroche un Oscar de la meilleure musique de film pour Emilia Pérez, il donne avec le jury plusieurs prix au film White Snail d’Elsa Kremser et Levin Peter : le meilleur long-métrage , le grand prix de la meilleure musique originale. Une histoire d’amour étrange entre une mannequin biélorusse et un employé de morgue. Beauté et mort, solitude et désir. Perla d’Alexandra Makarová décroche le prix mise en scène, Julian de Cato Kusters celui de l’interprétation.
Invités d’honneur : le compositeur britannique Steven Price (Gravity, Baby driver), Romane Bohringer et ses films d’inspiration autobiographique sur le couple et la séparation comme l’Amour Flou, et l’actrice Veerle Baetens. Au fond, tout cela parle d’amour. Car les maladies du monde ne sont-elles pas que des maladies d’amour?
Et peut être que c’est ça, le vrai luxe du festival. Prendre le temps, regarder, écouter. Et rester un peu plus longtemps que prévu.

Whitesnail, d’Elsa Kremser et Levin Peter
Visuel : (c) affiche du festival