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Natacha Kudritskaya : « Le piano permet une liberté totale »

par Marilou Cognée
19.03.2026

Après un premier disque consacré à Rameau en 2012, et un autre consacré aux Nocturnes en 2015, la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya sort un nouvel album le 10 avril prochain. Cette fois-ci, elle choisit la réinterprétation au piano de pièces musicales de François Couperin, à l’origine composées pour le clavecin. Le même jour, elle donne à la Salle Gaveau (Paris, 8e) un concert «visuel», accompagnée par la marionnettiste Leslie Laugero au théâtre d’ombres. Entretien de Cult News avec cette pianiste sensible et engagée.

Pourquoi avoir choisi de réinterpréter les compositions de François Couperin ? Était-ce facile d’adapter au piano les morceaux initialement composés au clavecin ?

 

C’est toujours un challenge de jouer la musique baroque au piano. Il y a des spécialistes qui s’y connaissent vraiment bien, et qui jouent cette musique sur les instruments de l’époque. Au piano, il y a un tas de codes qu’on a besoin de déchiffrer et d’adapter. C’est tout un langage qu’il faut traduire. C’est pour ça que j’aime bien d’abord jouer sur les instruments de l’époque pour avoir des éléments de réponse.

 

C’est une musique qui a été écrite au XVIIe siècle, début XVIIIe, et comme c’étaient des musiciens (Rameau, Couperin) qui faisaient partie de la Cour des Rois (Louis XIV, Louis XV), ils n’étaient plus du tout en vogue après la Révolution Française. Cette musique a donc été complètement oubliée pendant plusieurs siècles.

 

Souvent, quand on fait de la musique classique, il y a toujours un professeur pour nous dire «Moi je sais comment il faut jouer ça, parce que j’ai étudié avec l’élève d’untel, qui était l’élève d’untel, qui était lui-même l’élève de Chopin, et Chopin lui avait dit qu’il fallait jouer la musique comme-ci ou comme-ça.» Avec la musique baroque, on a pas ce lien. Il y a eu un énorme laps de temps pendant lequel on a pas joué, et il n’y a aucun enregistrement.

 

Il y a malgré tout plein d’outils pour déchiffrer la manière dont c’était joué à l’époque, des écrits comme ceux de Rameau, L’Art de toucher le clavecin de Couperin… Quand on se met au clavecin, tous les éléments de réponse sont là et tout devient très clair : l’articulation, le mouvement… Tout se fait naturellement.

 

Tout en gardant en tête ces idées-là, le piano permet une liberté totale pour rechercher l’interprétation qui nous plaît. La beauté de cette musique, c’est qu’elle est tellement parfaite qu’on peut la jouer de plein de manières différentes, elle laisse une liberté incroyable. Pendant l’enregistrement, j’ai fait plein de versions complètement différentes.

 

D’habitude, les baroqueux n’aiment pas trop qu’on joue la musique française sur les instruments modernes, c’est un peu un sacrilège pour eux ! Personnellement, et parce que le piano est mon instrument, je trouve ça très intéressant de pouvoir ouvrir cette musique-là à un autre public : le piano a quelque chose de plus moderne et plus accessible.

 

 

Les morceaux sont plutôt épurés et ont quelque chose de profondément mélancolique. Résonnent-ils de manière particulière avec votre histoire personnelle ?

 

La mélancolie de cette musique m’a bien sûr fait penser à ce que traverse mon pays. C’est une période complètement terrifiante, et j’avais envie de parler de ça, des migrations. J’ai rencontré la marionnettiste Leslie Laugero, qui travaille sur les oiseaux et leurs migrations. Les oiseaux migrent pour des raisons de reproduction, mais aussi maintenant à cause du changement climatique, ou de la destruction de leurs habitats, des problèmes que crée l’homme, finalement. J’ai pris conscience que nous, les humains, migrons pour les mêmes raisons que les oiseaux. Le parallèle entre les deux était doux à faire, pour aborder ces sujets graves, mais de manière poétique. Sans rentrer directement en conflit, ça permet d’évoquer des choses, de provoquer des questionnements…

 

C’est vraiment un avantage incroyable d’être musicien.ne, on peut juste s’extraire, ouvrir les 27 Ordres de Couperin, et rester pendant des jours et des jours dans ce monde d’ombres anciennes.

 

Chaque pièce a un nom très particulier, très énigmatique. On a l’impression que les âmes d’une époque passée nous reviennent, parce que toutes ces pièces-là parlent de quelque chose, d’un personnage que Couperin a rencontré et qu’il essaye de décrire. Il y a «Les Maillotins», on apprend que c’étaient des acrobates qui faisaient des spectacles dans les rues, il y a une pièce qui s’appelle «La Couperin» et qui est presque comme un autoportrait.

 

C’est génial de se plonger là-dedans. Toutes ces pièces faisaient naître des images dans ma tête, et j’ai donc eu envie non seulement de les interpréter, mais aussi de les rendre vivantes, de recréer ces personnages-là.

 

 

En quoi les oiseaux vous semblent proches de l’univers musical de Couperin ?

 

Les oiseaux font partie des personnages que Couperin dépeint avec la musique. Il y a les rossignols, les canaris, les linottes et plein d’autres animaux, les anguilles… Ces personnages prenaient vie dans mon imaginaire, et j’avais envie qu’ils soient présents quelque part sur scène. C’est pour ça que le théâtre d’ombres m’a plu. C’est comme si les âmes du passé ressurgissaient dans cette absence de lumière, et c’est génial par cette pratique archaïque, par ces images simples et pures, d’aborder des sujets graves.

 

Dans le spectacle, on fait beaucoup de parallèles avec les oiseaux du bassin parisien que voyait Couperin. C’était un vrai parisien, mais il aimait bien la nature, pourvu qu’elle ne soit pas trop loin de la ville ! Il était inspiré par tout ce monde vivant autour de lui. En découpant du papier, Leslie a créé un aigle pomarin, et des grues qui sont absolument magiques. Son travail est d’une précision incroyable, jusqu’à la plume. Les grues sont des oiseaux très importants dans la culture ukrainienne, elles sont le symbole du bonheur, du printemps, de la vie qui recommence. Avec la guerre, elles ont été obligées de changer les trajectoires de leurs migrations. Elles partent, mais c’est affreux car au printemps, même si tout est détruit, elles reviennent au même endroit. Il y a plein de vidéos de grues qui reviennent en Ukraine, alors qu’il n’y a plus aucun endroit pour nicher. On en parle peu, mais la faune a aussi été complètement détruite, les animaux sont perturbés par la guerre. D’ailleurs, les grues allaient en Iran pour y passer l’hiver, maintenant on ne sait même plus où elles vont.

 

Aujourd’hui, plus de 60% des oiseaux ont disparu à cause de l’agriculture intensive et la bétonisation des zones humides. Comme les roselières sont des espaces plats, c’est pratique pour construire des autoroutes ou des centres commerciaux. Quand les oiseaux passent, ils n’ont plus d’espaces où se reposer et se restaurer. Ils n’arrivent plus à migrer, ils sont obligés de s’adapter en permanence. A un moment donné, il faut qu’on soit sensible à cette disparition, qu’on soit à l’écoute, il faut agir !

 

Mon objectif est de sensibiliser un peu à ces sujets-là, comme je l’ai été rien qu’en parlant avec Leslie. Elle va d’ailleurs faire un documentaire sur ce thème-là. Elle suit quatre oiseaux qui viennent d’Afrique et quatre jeunes garçons qui vivent le même destin, le même chemin que ces oiseaux. Personne ne veut d’eux. Les oiseaux n’ont plus d’endroit où nicher, et pour les humains, c’est pareil, on les renvoie le plus loin possible, on les parque dans des endroits clôturés. Comment voulez-vous qu’ils s’adaptent ?

 

Les migrations humaines peuvent être très différentes les unes des autres. Personnellement, je ne me suis jamais sentie comme une immigrée. Je suis arrivée en France grâce à l’association des Suivis de Tchernobyl, j’étais une enfant de la région où a eu lieu la catastrophe nucléaire. S’il n’y avait pas eu cette explosion, jamais je ne serais venue ici. J’ai été placée dans une famille d’accueil, j’ai appris le français. Venir faire mes études ici était donc naturel et facile : je parlais déjà le français, je suis entrée dans une école supérieure, je jouais du piano, j’étais blanche. Je ne me suis jamais posée la question d’être immigrée ou pas, j’étais complètement adaptée. Tout s’est fait en douceur. Tout ce que je fais, c’est jouer de la musique française, je me sens chez moi ici.

 

Fermer les frontières ou stériliser les terres, ça ne change rien, les flux migratoires ne vont pas s’arrêter pour autant. Les migrations ont toujours existé, et elles existeront toujours. Il faut trouver d’autres éléments de réponse.

 

Pendant le COVID, j’ai eu une grande remise en question sur ce que je faisais, j’ai imaginé plein de choses dans lesquelles me reconvertir. À distance, mon métier perdait tout son sens. Plus tard, en 2022, les premiers jours de guerre ont été terribles. Je me disais que le monde était en train de s’effondrer. Maintenant, j’ai l’impression de me retrouver de plus en plus à ma place, qu’il n’y a rien de mieux à faire que de la musique. Face au monde fou dans lequel on vit, apporter un peu de beauté, un peu de douceur, un peu de réflexion et de bon sens me semble capital. Inviter les gens, les enfants aussi, à venir s’installer pendant une heure pour réfléchir à des sujets importants, je ne sais pas quoi faire de mieux. À part de la politique, mais ça, ce n’est pas pour moi !

 

 

Qu’est-ce que cela change, pour une pianiste comme vous, de rencontrer le monde du théâtre ?

 

Il y a de plus en plus de concerts qui sortent de la scène classique. Personnellement, j’aime bien faire ça pour essayer de happer plus de monde, pour faire découvrir cette musique-là. Beaucoup de gens ont peur d’un concert complètement classique, avec un pianiste qui rentre comme un pingouin, qui salue, joue et repart. J’aime bien parler pendant le concert, expliquer, raconter des histoires, rendre ça plus accessible, plus humain. Il y a des gens qui viennent exclusivement pour écouter le piano, alors que d’autres vont aimer ce mélange d’images très poétiques et de musique. J’essaie de mélanger les publics, de sortir un peu de ce cocon d’un public très classique.

 

 

Vous ne serez pas seule sur scène…

 

Pendant la première partie de concert, il y aura un chœur de réfugiées ukrainiennes. On a créé cette chorale avec l’association Music Chain For Ukraine lors des premiers mois de la guerre. Elle rassemble des femmes ukrainiennes réfugiées en région parisienne, pour leur permettre de se retrouver toutes les semaines et chanter. Il n’y a rien de plus rassembleur qu’un chœur, ça leur permet de se voir, de se raconter leurs histoires, d’avoir du soutien, de créer du lien. C’est aussi un moyen de porter la musique ukrainienne sur scène, de chanter les chants traditionnels. Ça fait presque quatre ans que ce chœur existe, dirigé par une cheffe de chœur professionnelle, Alissa Litvak, avec qui j’étais à Kiev quand j’étais petite.

 

Les femmes sont médecins, ingénieures nucléaires, certaines travaillent dans le cinéma… Ce sont toutes de vraies pros, mais c’est difficile de trouver du travail et d’exercer leur métier ici. Se retrouver sur scène et chanter la culture ukrainienne, c’est un deuxième front pour nous. Si on gomme, on nie et on efface la culture, la langue, l’Histoire, il n’y a plus rien à défendre après.

 

Les choristes seront accompagnés par Oleksandr Dzvinkovsky, un excellent pianiste ukrainien, qui fait maintenant partie de l’Académie Jaroussky, qui soutient les musiciens talentueux. Et une chanteuse ukrainienne aussi, Anna Hattermann, qui fait ses études au conservatoire.

Visuel principal : © Lola Hakimian