Le programme de ce récital, bâti sur la note de mi, était d’emblée prometteur : Bach, Beethoven et Schubert, trois œuvres en mi mineur encadrées de deux en mi majeur. Víkingur Ólafsson a tenu en haleine une salle Boulez comble pendant près de deux heures, nous offrant une expérience rare, sans pause entre chaque pièce.
Depuis un an, le pianiste islandais jouit d’une réputation grandissante. Son Grammy Award 2025 dans la catégorie Best Classical Instrumental Solo pour son enregistrement des Variations Goldberg de J. S. Bach n’y est certes pas étranger. Ce soir, il achève la tournée promotionnelle de son nouvel album, sorti le 21 novembre 2025, qu’il nous interprète dans son intégralité. Celui-ci porte le titre Opus 109, numéro d’opus de la Sonate pour piano n°30 en mi majeur de Beethoven, l’œuvre qui clôt le programme. Nous allons peut-être en comprendre le sens au fil de la soirée.
Habillé de noir, Ólafsson s’installe au piano avec une sobre distinction. On sent qu’il est déjà en communion avec sa musique avant même de poser les mains sur le clavier.
Extrait du premier livre du célèbre Clavier bien tempéré, l’un des monuments pour clavier de Bach, ce prélude a été choisi par Ólafsson avec intention précise parmi les vingt-quatre préludes et fugues du recueil : il initie la dramaturgie construite sur la polarité entre les deux modes d’une même note, le mi.
C’est l’une des pièces les plus courtes et les plus lumineuses du recueil. On est frappé par l’art avec lequel l’artiste met en valeur sa qualité aérienne, presque improvisée. Ses mains glissent sur le clavier comme si elles obéissaient à une logique propre, et il maîtrise avec une saisissante acuité le silence entre les notes. Il assume la lenteur du piano moderne, n’ayant aucune crainte de la note tenue et du vide qui s’ensuit. Posant la main sur le siège, il semble retenir le temps, le contempler, laissant vibrer la résonance de l’instrument jusqu’à son extinction naturelle.
Ólafsson enchaîne sur cette sonate de Beethoven, toujours aussi parfaitement concentré, habité par l’œuvre. Beethoven en aurait livré une clé de lecture : le premier mouvement figurerait un combat entre la tête et le cœur, le second une conversation avec la bien-aimée. D’où une sonate qui sonne différemment des grandes architectures héroïques de la période précédente.
Exceptionnellement, elle ne comporte que deux mouvements. Le second, en mi majeur, dégage une émotion qui annonce Schubert avec une troublante prescience. La lecture d’Ólafsson est volontairement contrastée : anguleuse et précise dans le premier mouvement, chaleureuse et chantante dans le second.
Extraite du premier recueil de six Partitas publié par Bach de son vivant et portée à un niveau de sophistication extrême, la Partita n°6 est universellement considérée comme la plus sombre et la plus monumentale des six.
Au cœur du programme, cette pièce ne semble pas avoir été abordée par Ólafsson comme une composition à part entière, mais comme une partie intégrante d’une œuvre continue, dont le jeu prépare aux compositions de Schubert et de Beethoven qui lui succèdent. C’est pourquoi, et cela s’entend particulièrement dans la Sarabande, il prend le contrepied d’un Perahia ou d’un Anderszewski et joue la carte d’une clarté cristalline, presque contemporaine. L’utilisation généreuse de la pédale de résonance, créant un halo sonore autour des lignes contrapuntiques, rappelle le lien profond de l’artiste à l’œuvre de Philip Glass. La virtuosité n’est pas ici mise au service de la démonstration, mais de la transparence.
Sa tonalité de mi mineur la place naturellement dans la continuité émotionnelle de la Partita qui précède, comme si Schubert prolongeait la méditation sombre de Bach un siècle plus tard. Ólafsson défend ici une œuvre de jeunesse injustement négligée qui témoigne pourtant d’une maturité réelle. Techniquement inachevée, Schubert l’abandonne après trois mouvements sans finale définitif, Elle est pour l’interprète tout autre chose :
« Pour moi, c’est comme une pièce sœur ou frère de celle de Beethoven », dit-il. « Il n’y a rien d’inachevé là-dedans. »
Sa relecture à la lumière de Bach, imprégnée d’une mélancolie nordique, une tristesse sans effusion, et sa gestion souveraine des silences confèrent à cette œuvre une puissance inattendue.
« Bach était la boussole sur le chemin de Beethoven vers l’inconnu. » ; Víkingur Ólafsson
La sonate se déploie en trois mouvements : un premier, bref et fragmenté ; un second, Prestissimo, d’une énergie sombre et concentrée ; et un troisième, un thème et six variations, d’une profondeur spirituelle telle qu’il est unanimement considéré comme un des sommets de l’œuvre de Beethoven.
L’interprétation de l’album a nourri le débat. Certains critiques ont salué la transparence contrapuntique, la hiérarchisation des voix et la luminosité intérieure de la lecture. D’autres ont pointé une puissance sonore insuffisante dans les moments où Beethoven réclame l’orage.
Pendant le concert, ce que l’on perçoit est davantage une réponse à tout ce qui a précédé : après le deuil, la danse, l’errance schubertienne, Beethoven offre, à travers Ólafsson, une méditation sur l’acceptation et la lumière intérieure.
L’interprète noue ici une conversation entre Bach et Beethoven à travers les siècles, où chacun révèle l’autre. Le public l’a entendu et l’a montré en ovationnant le pianiste dès la dernière note. Quatre rappels nous furent consentis, traversant le temps de Bach et son Aria BWV 1068 jusqu’à Philip Glass, comme si l’enchantement cherchait à s’éterniser.
Le regain de popularité de J. S. Bach n’est pas un phénomène de mode ou de nostalgie. Il s’impose parce qu’il répond à des besoins profonds : clarté dans la complexité, transcendance sans dogme, architecture de sens dans le chaos, beauté sans ornement superflu. Glenn Gould avait transformé les Variations Goldberg d’une œuvre savante en objet de fascination populaire. Ólafsson s’inscrit, consciemment ou non, dans le sillage de ce geste fondateur.
Ce programme est une méditation sur une seule note, le mi, déclinée comme question philosophique posée à trois siècles de musique. C’est la marque d’un artiste contemporain qui pense le récital comme un compositeur pense une symphonie. Une expérience musicale rare qui confirme Víkingur Ólafsson parmi les plus grands.
Photos : YB
Remerciements : Eglantine Jouanny
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