« Nous aussi » d’Anne Godard est en lice pour plusieurs prix littéraires de la rentrée 2026, dont le prestigieux prix Goncourt. Au-delà de l’étude sociologique, le style puissant de l’auteur nous amène jusqu’à la question de l’inceste par le versant de l’oubli collectif, des traditions toxiques qui se perpétuent dans le secret d’un rang à tenir. Salutaire et grand !
Anne Godard, aime à plonger dans les affres de l’enfance. Elle s’intéresse ici aux fratries, aux ramifications d’une famille, presque une dynastie qui dépend d’un rang social : une grande famille bourgeoise catholique parisienne. Ce sont eux le nous et les on. Ils habitent tous le même immeuble dans les beaux quartiers du Quartier latin, à deux pas des grandes écoles qu’ils fréquentent par tradition. L’été, ils se retrouvent dans leur domaine à la campagne : le Château. Des gens les servent, travaillent pour eux, obéissent, se plient à leurs désirs. Le rapport Dominants/ dominés est un état de fait, héritage que chaque enfant tient pour acquis avant d’apprendre à ses dépens qu’il n’échappera pas à la loi d’un toujours plus fort.
L’auteur dépeint un univers avec une écriture de l’urgence, haletante comme la course effrénée d’une horde d’enfants dans les champs, le souffle court, les phrases compactes, les mots propulsés plus que dits, emportés dans l’excitation du jeu.
« On est un con pour qui l’emploi » formule, maxime qui peuple les conseils professoraux ou ceux des coachs de vie qui vous poussent au « je ». Le « on » est un anonyme qui conduit à la généralité et à l’englobement, il désigne tous et personne en particulier.
« On » est déjà une appartenance quand le « je » est une affirmation. Voilà ce qui pourrait résumer « Nous aussi » d’Anne Godard. Partir de la masse, du corporate, de l’amalgame de personnalités qui fait le groupe, de l’affiliation totale, ici à une classe sociale et une famille. Une quasi-secte autorisée, autrefois promulguée référence : « Travail, Famille, Patrie » et somme toute revalorisée, réinvestie en ces temps incertains du lendemain. On se regroupe, on se serre les coudes, on se fond dans le moule, le carcan, le connu, le giron familial.
L’emploi perpétuel de ce » On » tout au long du livre n’est pas seulement une force du récit elle en est une forme indissociable de son sujet. Dans les méandres de cette mémoire qui s’évertue à ne vouloir laisser émerger que le positif, l’heureux, les bienfaits de la famille, la joyeuse jeunesse passée au Château entre cousins, cousines, oncles, tantes, grands-parents… ce « on » est un brouilleur d’émotions, d’exactitudes. Anne Godard nous perd à souhait, crée des troubles, des doutes sur des interprétations possibles de phrases, sème des indices. Qui parle ? Qui fait ? Qui domine ? Qui subit ? Tout s’entremêle, s’indifférencie. Nous embrouille.
Elle nous place à hauteur d’enfant paré de son innocence, de sa tendance à écouter le plus grand, ne comprenant pas tout. Et plus impactant, elle nous plonge également dans le vécu d’une victime, qui ne se sait pas victime puis qui peine à nommer l’impensable, qui se cache la vérité, peine à se remémorer les faits puisque depuis si longtemps le traditionnel de la famille semble s’arranger avec ce qui sont vraiment les jeux d’imitations des enfants et l’interdit de l’inceste.
Anne Godard avec ce « nous aussi », ne fait pas qu’exploser la figure du monstre que serait l’agresseur comme l’a fait Romain Lemire dans son indispensable « Clément » . Elle ne se contente pas de dire que dans notre milieu apparemment si irréprochable, instruit, civilisé, aux bonnes manières, les horreurs aussi se commettent. Non, elle démontre surtout la banalité du passage à l’acte, comment il est facile de passer la ligne rouge dans la certitude que l’appartenance autoriserait la possession. La possession des destins et des corps
Les enfants se baignent nus, l’intimité n’est pas de mise, pas plus que la méfiance puisque nous sommes entre nous. Mais le nous n’exclut pas le désir et la déviance. Les rites initiatiques d’enfance, les jeux de « faire semblant », les corps à corps dans la bagarre et les découvertes de la sexualité se font avec l’accord tacite de tous en raison du fait d’être « entre nous ». La souffrance y reste individuelle, les traumatismes des lourds secrets enfouis qui s’affrontent seuls.
Ce livre n’est pourtant pas un récit d’entre-soi, d’une classe sociale privilégiée qui se regarderait le nombril, il est une plongée éclairante dans les mécanismes de l’abus, dans les zones obscures de l’inceste, dans les nuances à saisir.
« Nous aussi est un grand livre qui mérite un prix pour avoir, dans la forme et dans le fond, fait d’eux les bourgeois de la haute un commun à chacun.
« Nous aussi » d’Anne Godard, éditions Actes Sud, 240 pages