Présenté dans Un Certain Regard, Ulya est un portrait poétique et attachant d’Ouliana Semionova, la plus grande basketteuse de tous les temps. Ulya a tout pour séduire : une narration entraînante, une photographie époustouflante, une cinématographie saisissante et une interprétation investie. À voir absolument le 2 juin au cinéma Arlequin à Paris, avant sa sortie en salles à l’automne.
Ouliana Semionova est née le 9 mars 1952 dans une famille de vieux croyants à la ferme de Pabērži, nichée au milieu des champs enneigés de Latgale, une région reculée, au sud-est de la République socialiste soviétique de Lettonie. À douze ans, la jeune adolescente mesure déjà 190 cm ; elle a une voix grave, un aspect androgyne et une force de bœuf. Découverte par Kārlis Karbergs, l’entraîneur principal de la légendaire équipe féminine de basket-ball lettone, Ouliana Semionova est sélectionnée à seize ans sous le maillot rouge de l’URSS. Pendant les dix-huit ans de sa carrière professionnelle – de 1968 à 1986 –, elle restera invaincue.
Semionova est inscrite au Livre Guinness des records comme la basketteuse la plus grande de l’histoire du sport et comptait parmi les plus grandes femmes de l’URSS. Atteinte d’acromégalie, une maladie rare due à une sécrétion excessive de l’hormone de croissance, qui provoque une croissance exagérée du visage et des extrémités, ainsi qu’une augmentation du volume des muscles et des organes, elle mesurait 2 m 18, pesait 102 kg et chaussait du 58. Adidas lui envoyait des chaussures sur mesure jusqu’à sa disparition, le 8 janvier 2026, à 73 ans.

Sa taille était un cauchemar en défense et, une fois ses bras levés, le panier n’était plus qu’à 15 cm, ce qui faisait ironiser certains commentateurs : « Il lui suffisait de se mettre sur les pointes des pieds et de déposer tranquillement le ballon dans le panier ». « C’était un mur », se souviennent ses adversaires. Les supporteurs des équipes adverses sont souvent cruels : Semionova est sifflée, huée, brocardée, traitée d’« Elephant Man ». « C’est une fille qui se rend compte de sa taille et qui a énormément de complexes », a estimé la capitaine du CUC, Annie Prugneau, dans un entretien accordé à Rétro. « On ne lui pardonne pas de ruiner les espoirs des joueuses ordinaires […] qui savent que tant que Semionova jouera, elles ne gagneront pas. »
Le pivot du TTT Daugava Riga était double championne olympique, à Montréal (1976) et à Moscou (1980), sachant que le basket-ball féminin n’a été intégré au programme olympique qu’en 1976, et que l’URSS a boycotté les Jeux olympiques de Los Angeles de 1984. Elle était trois fois championne du monde (1971, 1975, 1983), dix fois championne d’Europe avec l’URSS (de 1968 à 1985), et onze fois victorieuse de la Coupe des clubs champions avec le Daugava Riga. Elle était également la première femme non américaine admise, en 1993, au Basketball Hall of Fame de Springfield, Massachusetts, le saint des saints du basket-ball américain et mondial, mais aussi au FIBA Hall of Fame à Mies, en Suisse, et au Hall of Fame du basket-ball féminin à Knoxville, Tennessee.
En 1989, le club français Orchies-Nomain recrute Semionova pour briller en Coupe d’Europe. Mais la légendaire joueuse souffrait déjà d’infections articulaires et, rattrapée par son diabète, tombera dans le coma à mi-temps d’un match de coupe d’Europe contre Poznań. Elle mettra fin à sa carrière en 1989. En août 2022, l’ancienne « arme fatale du Daugava Riga » se retrouve amputée d’une jambe. Dans un entretien avec le quotidien conservateur letton, Latvijas Avīze, elle explique son état : « Je ne peux pas bouger avec des béquilles, car j’ai besoin d’une prothèse, mais cela ne m’aidera pas beaucoup non plus, car mon autre jambe est trop faible et ne peut guère supporter de poids. » Célibataire et sans enfants, elle était aidée par le Fonds social olympique letton qu’elle avait dirigé pendant de nombreuses années, mais aussi par ses anciennes adversaires du CUC (Clermont Université Club).

Quatre fois, Semionova a empêché le CUC de remporter la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions. Pourtant, face à la détresse de leur ancienne adversaire, les « Demoiselles de Clermont » ont lancé une cagnotte qui leur a permis de lui offrir un vélo de rééducation adapté à sa taille. « Quatre finales de coupe d’Europe, ça crée des liens », rigole Jacky Chazalon, neuf fois championne de France et quatre fois vice-championne d’Europe (face à Semionova), et explique au journal La Montagne : « Je savais […] qu’Ouliana avait le moral à zéro et qu’elle manquait d’argent. […] C’est la solidarité des filles basketteuses et c’est chouette. Les bonnes valeurs du sport. »
Pour raconter cette histoire singulière, le réalisateur letton Viesturs Kairišs opte pour l’empathie et évite tout soupçon de sensationnalisme ou de voyeurisme. Le ton de sa narration est juste, sans pathos, mais avec de jolies pointes d’humour face à la cruauté et à la bêtise humaine. Le film, entièrement en noir et blanc, s’ouvre sur des paysages enneigés, traversés par une grande silhouette et, en off, par une voix grave qui récite un poème du poète letton Imants Ziedonis. La silhouette emmène le spectateur à la rencontre des Semionovs, une famille de vieux croyants, des orthodoxes conservateurs qui refusent les réformes introduites au 17e siècle dans les rites par le patriarche de Moscou. Déclarés hérétiques et persécutés par l’Église orthodoxe officielle, ils se réfugient aux confins de l’Empire russe.
La vie familiale idyllique au cœur de la nature est ponctuée de regards inquiets échangés entre les parents, d’une visite chez le médecin, de jeux et de prières. Puis Pavel, le fiancé de sa sœur aînée, envoie une photo de classe d’Oulia à Kārlis Karbergs et, subitement, le monde extérieur fait son entrée. Avec un jeu de cadrages astucieux, du visage à la mâchoire carrée, à la fois passif et expressif, de l’acteur Kārlis Arnolds Avots, on plonge dans l’univers intérieur de la jeune adolescente, ignorante, naïve, troublée par sa taille et affolée à l’idée de quitter sa famille aimante. D’autre part, les parents et la fratrie – Ouliana avait une sœur et quatre frères – chacun à sa manière, retenue et discrète, expriment l’inquiétude et l’espoir à parts égales.

On suit Ouliana à Riga, où elle découvre le basket-ball, attire des regards partout où elle va, suscite la jalousie et l’incompréhension des joueuses, et l’ambition et la compétitivité des entraîneurs. Elle se confronte à sa troublante féminité et se retrouve au milieu d’une impitoyable intrigue entre les clubs où tous les moyens sont bons, et décide – non sans revirements – de consacrer tous ses efforts au basket-ball. Toutes les scènes utilisées pour faire avancer l’histoire ou pour éclairer une émotion importante sont d’une efficacité redoutable, parfaitement rythmées et mesurées. Lors d’une visite du zoo, on la prend en photo avec une girafe. Lors d’un contrôle d’identité, on la fait descendre du bus pour un contrôle du sexe. Dans un élan amical, les coéquipières veulent lui couper les cheveux, et son visage se détend en sourire avant de se pétrifier en expression de terreur : les vieux croyants ne peuvent pas couper leurs cheveux.
Natif de Latgale, qui abrite la plus grande partie de la communauté des vieux-croyants lettons, Viesturs Kairišs sait faire parler les paysages. Ayant hérité de plusieurs cartons de pellicules réalisées par son père à l’époque de la jeunesse d’Ouliana, il a pu recréer des images à la fois poétiques et historiquement convaincantes. Il y a peu de reconstructions de matches de basket, mais l’une est mémorable : TTT Riga contre Spartakus Leningrad. Trainant ses pieds à travers le terrain et balançant ses longs bras en le faisant – Semionova avait toujours beaucoup de mal à courir – elle se dirige vers le panier adverse, pendant que son équipe fait le travail. Devant un petit poste de télévision, tout son village s’est réuni pour regarder, d’abord perplexe, puis exalté, son « Oulia » qui marque un point après l’autre, candide et souriante.
L’incarnation totale de Kārlis Arnolds Avots – lui-même basketteur et grand admirateur de Semionova – ne doit pas nous distraire de l’exceptionnelle qualité du jeu des autres acteurs. Dans le rôle de la mère d’Ouliana, Chulpan Khamatova, l’actrice russe que nous avons admirée dans Goodbye, Lenin, exilée en Lettonie depuis le début de la guerre en Ukraine, est d’une saisissante justesse : aimante et inquiète, pudique et fière, profondément croyante et farouchement maternelle. Devant le petit écran, toutes ces émotions défilent sur son visage comme un nuage qui traverse le ciel. Dans le rôle du père, l’acteur lituanien Aleksas Kazanavičius n’est pas en reste. Doux et simple, ses traits tirés par la fatigue et l’inquiétude pour cette fille aux allures d’un fils qui le dépasserait de deux têtes à qui il veut pouvoir offrir une éducation et trouver un mari. Les deux coachs – Arturs Krūzkops et Kaspars Dumburs, ainsi que les coéquipières d’Ouliana, Alise Dzene, Dārta Cīrule et Madara Viļčuka complètent cette excellente distribution.
Ulya réunit l’histoire extraordinaire de la basketteuse lettone Ouliana Semionova, l’incontestable talent narratif du réalisateur Viesturs Kairišs, l’œil toujours juste du directeur de la photographie Wojciech Staroń et la sincérité désarmante de l’acteur Kārlis Arnolds Avots dans ce bijou qui sort du lot. Ulya sera projeté le 2 juin au cinéma L’Arlequin à Paris, dans le cadre de la reprise de la sélection Un Certain Regard, et sa sortie nationale est prévue au quatrième trimestre 2026.