Pour encore quelques jours aux Plateaux Sauvages avant de passer tout juillet au Train Bleu dans le cadre du Off du Festival d’Avignon, le duo malaxe une violente histoire personnelle avec les mots (et les silences) d’Il primo omicidio, overo Cain, un oratorio d’Alessandro Scarlatti. En résumé… il s’agit d’une histoire de famille.
Une nouvelle fois, le théâtre questionne les relations familiales délétères, particulièrement entre frères. Cela fait un bail, vous nous direz. Rien de neuf sur la scène d’Épidaure. Les Grecs, les premiers à faire du théâtre, déjà nous offraient des scènes sanglantes, dont la lutte à mort entre Étéocle et Polynice. En parallèle, les juif·ve·s, puis les chrétien·ne·s, puis les musulman·e·s se transmettent depuis le premier jour le même texte fondateur, celui où, juste après un grand chaos et la naissance des deux premier·ère·s humain·e·s, les deux suivant·e·s se battent à mort. Caïn tue Abel. C’est comme ça que ça commence, par ce premier meurtre, par cette idée que cette violence-là est possible. Quelques années plus tard, on retrouve Octave au bord du piano de « Choupette ». Il répète, fébrile, l’écriture habilement complexe de Scarlatti. Les silences y sont multiples, les noires accumulent des croches et les blanches s’étirent sans facilité. Et pour cause, cette histoire mythique n’a rien d’évident. Pourquoi en vouloir à ce point à son frère ? Parce qu’il existe. Est-ce suffisant ? Parce qu’il existe ?
Fouiller Bercer Pompier est une œuvre à la fois documentaire et fictionnelle. Elle reprend un procédé qu’on a pu repérer chez Tiago Rodrigues dans Hécube, pas Hécube, où, comme ici, nous étions au début : le concert est dans longtemps, dans un mois, il a le temps d’apprendre à lire la musique, lui qui n’avait pas appris jusque-là. Comme dans la pièce de Tiago, la vraie vie se mêle à ce que l’artiste répète. Dans le texte de Scarlatti, Caïn tente de raisonner son frère, il cherche à arrêter son geste. Dans le texte aussi, le père est absent et la mère ne veut pas choisir entre ses deux fils. Dans la vraie vie, Nathan, le grand frère d’Olivier, est un bourreau qui le tabasse gravement presque tous les soirs, pendant sept années, de ses sept à quatorze ans, en bref, tant qu’Olivier n’était pas en mesure de rétorquer.
Alors, Octave/Olivier réalise(nt) que leur voix est plus vaste que prévu, qu’iels se croyaient baryton mais qu’iels peuvent monter haut en contre ténor-soprano. Ariane Dumont-Lewi l’accompagne pas à pas dans cette ouverture ; elle joue divinement bien du piano et, dans sa présence solaire, elle lui permet de se confronter à son histoire. On pense évidemment à La Révérence d’Émeric Chezeaux, qui est d’ailleurs regard extérieur sur le spectacle : là aussi, il était question de confronter ses choix, son identité à un milieu qui préfère se taire. Olivier Debbasch est un merveilleux chanteur ; il sait également créer des images fortes, au bord de l’esthétique du cabaret, dans des jeux de fumée et de lumières intelligemment portés.
Fouiller Bercer Pompier est une œuvre de réparation, mais pas de pardon.
Jusqu’au 28 mars aux Plateaux Sauvages ( Paris XXe), puis au Théâtre du Train Bleu ( horaire à venir ), à Avignon.
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Visuel : ©Pauline Le Goff