Vous pensiez que les licornes appartenaient au monde de l’enfance? Détrompez-vous! Cet animal fantastique, vieux de quatre mille ans a traversé les âges et les cultures et fut le support de symboliques profondes et variées. Le musée de Cluny lui dédie une exposition transversale, riche en objets précieux et insolites du 10 mars au 12 juillet 2026.
Les représentations modernes figurent la licorne comme un cheval immaculé affublé d’une torsade. Pourtant la licorne a voyagé, de l’Asie à l’Europe en passant par le Moyen-Orient. Elle a attisé les imaginaires, s’est vue attifée des descriptions les plus extravagantes. Certains s’en vantent, pourtant personne ne l’a jamais vue… ce qui explique peut-être pourquoi la licorne a eu tant de visages.
La première attestation de la licorne remonte à 2000 av.J.-C. Un animal unicorne figure en effet sur un sceau de la civilisation de la vallée de l’Indus provenant de l’antique cité de Mohenjo Daro au Pakistan actuel. Bien éloigné de la svelte silhouette équine, cet unicorne aurait davantage des airs de bovidés. D’ailleurs, il pourrait seulement s’agir d’un buffle d’eau de profil…

Quoiqu’il en soit, l’Indus pourrait bien être le berceau de cet animal fantastique. Ctésias, un médecin grec au service des rois perses, écrit une Histoire de l’Inde à la fin du Vème siècle av.J.-C. Il dépeint un monde de merveilles et de prodiges peuplé de créatures mythiques. Parmi elles, celle qu’il appelle le monocéros : un âne sauvage, de belle stature, blanc à la tête rouge, aux yeux bleus et à la torsade tricolore qui, raconte t-on, immuniserait du poison si l’on s’en sert de corne à boire. Ctésias n’a en réalité jamais mis les pieds en Inde.
Au début de notre ère, Pline l’Ancien est persuadé de l’existence des licornes. Il en livre une description tout aussi étonnante : elle serait un cheval à la tête de cerf, aux pieds d’éléphants et à la queue de sanglier. De son front darderait une corne noire… à l’Antiquité, le monocéros est déjà une créature ambivalente : en dépit d’une corne douée de propriétés miraculeuses, elle demeure une bête d’une grande violence.
La licorne peuple ensuite les bestiaires médiévaux. Son mythe se généralise et la corne conserve ses vertus anti-dotales. Pour parer aux éventuelles tentatives d’empoisonnement, les puissants sont confrontés à l’urgence de s’en procurer. Le thème de la chasse à la licorne devient une iconographie prisée. Réputée indomptable, la licorne est un animal dangereux que l’on ne peut attraper que par la ruse… Or, elle serait attirée par l’odeur de la virginité. Il faut alors parvenir à appâter la licorne avec une jeune fille pour qu’elle s’en approche en confiance et vienne appliquer sa corne contre son sein. Peuvent alors jaillir les braconniers embusqués, finalement obligés de tuer la bête, qui ne supporte pas la captivité.
Mais le procédé n’est pas infaillible : si la jeune fille est une «fausse vierge», la licorne l’exécute sur le champ…

Avec l’avènement du christianisme, la licorne à la robe blanche immaculée devient un symbole de chasteté et de pureté. Elle est alors intrinsèquement liée à la figuration féminine. Dans certains portraits, de riches commanditaires se font représenter en compagnie d’une licorne. L’animal garantit alors la vertu de sa maîtresse. Au XIVème siècle, le thème de la chasse à la licorne illustre la conquête de la femme aimée, qui fidèle à l’idéal courtois repousse d’abord avec chasteté les avances de son prétendant. La licorne devient un principe féminin. D’ailleurs, c’est bien à partir du XIVème siècle que l’on parle de «licorne». Jusqu’alors, c’était le terme masculin «unicorne» qui était d’usage.
À la fin du Moyen-âge, la licorne est assez naturellement associée à Marie, emblème de sa virginité : elle garantit alors que le Christ est bien le fils de Dieu, et non d’un homme. Elle surplombe des représentations traditionnelles de Vierge à l’enfant, en reprenant l’iconographie de la créature appuyée sur la jeune fille.

Les origines religieuses de la licorne remontent bien avant l’avènement du christianisme. Le mot hébreux Re’em est plusieurs fois mentionné dans la Bible, transcrit en grec par «monocéros». Ainsi le psaume 21 dit ›Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (…) Sauve moi de la gueule du lion et de la corne de la licorne», -parfois traduit par «buffle». La licorne incarne ici un animal diabolique.
Pourtant, la licorne est décrite comme un animal christologique dans les bestiaires médiévaux. Sa robe blanche, signe d’innocence, associée à la corne interprétée comme une flèche mystique qui toucherait les fidèles, ou plus simplement comme un emblème de la croix, en fait un symbole christique. De plus, la corne conserve son aspect miraculeux : plongée dans un liquide, elle fume, elle hurle, elle pleure, elle saigne selon les récits, si le breuvage est empoisonné. Les cornes de licornes sont alors prisées, assidûment recherchées et précieusement conservées dans les monastères et les trésors des cathédrales.
Un trafic de cornes de licornes se met sur pied. Orchestré par des marchands venus du Nord, l’affaire bat son plein. Des cornes torsadées de deux à trois mètres de long affluent en Europe et font sensation. Ce sont en réalité la canine d’un narval mâle, d’ailleurs appelé licorne des mers. Le commerce de fragments et de poudre de cornes de licornes perdure jusqu’au XVIIIème siècle.

Peu à peu, l’existence de la licorne est remise en doute. Au XIIIème siècle, Marco Polo raconte avoir aperçu une licorne sur l’île de Sumatra. Elle ne ressemble en rien à celles connues en Occident. Les licornes indonésiennes seraient des animaux balourds, au pelage bovin, à la tête sanglière et aux pieds d’éléphants. Il a probablement vu un rhinocéros! «On ne la capture pas en l’attirant dans le sein d’une pucelle.» remarque t-il avec finesse.
Le mythe se tarit progressivement mais le doute subsiste un peu au XVIIème siècle : la découverte d’ossements préhistoriques dans une grotte allemande en constitue les derniers soubresauts. Un squelette de licorne est maladroitement reconstitué mais plus personne n’est crédule.
Avec les Lumières, l’existence de la licorne est reléguée au rang de légende. Elle devient un animal de rêve et de poésie. Les symbolistes du XIXème siècle s’en emparent. L’iconographie de la licorne traverse les décennies pour intégrer le répertoire d’artistes contemporains et devient un motif d’imagerie populaire.

Plus d’infos sur :
Crédits photographiques :
Visuel principal © MAK/Ingrid Schindler
Sceau de l’Indus © DR
Panneau arrière d’un coffret-chasse à la licorne © GrandPalaisRmn (musée de Cluny – musée
national du Moyen Âge) / Jean-Gilles Berizzi
Triptyque : Vierge à l’enfant avec prophètes, évangélistes et saints © LVR-Landesmuseum Bonn, Photo : Juergen
Vogel
Enseigne de pharmacie, tête de licorne © Zisterzienserstift Zwettl/Julia Leeb
La licorne © 2026 Niki Charitable Art Foundation / Adagp,
Paris