Ce printemps, La Pop fête ses dix ans ! 10 ans de liberté et d’expérimentations artistiques à destination de tous les publics, toujours amarée Quai de Seine. Pour nous parler de ce beau bateau, nous avons rencontré son directeur, Olivier Michel
Vaste question ! Nous avons accompagné tellement d’équipes, des artistes très jeunes, qui sortaient tout juste de leur formation, mais aussi des artistes dont le parcours était déjà largement reconnu. Pour citer une œuvre emblématique qui a été portée en production déléguée dès les débuts de La Pop, j’évoquerais Musique de tables, un spectacle conçu par trois artistes comédien·ne·s qui, lorsque je les ai rencontré·e·s en septembre 2016, venaient tout juste d’être diplomé·e·s de l’école du TNS (Théâtre National de Strasbourg). En tant que comédien·ne·s, et non musicien·ne·s, il·elle·s s’étaient lancé·e·s un défi pendant leur étude : apprendre et jouer par cœur une partition virtuose, Musique de tables, écrite en 1987 par le compositeur Thierry de Mey. Nous les avons accompagné·e·s dans leur démarche pour qu’il et elles imaginent un spectacle à partir de cette partition, avec comme cahier des charges de combiner leur savoir-faire de comédien·ne·s et leur précision musicale. La création de ce spectacle a eu lieu en décembre 2017, 30 ans après celle de l’œuvre musicale de Thierry de Mey. Ce spectacle qui a été joué plus de 40 fois est, je trouve, emblématique du projet de La Pop : créer des œuvres hybrides, transdisciplinaires, conçues par des artistes articulant plusieurs savoir-faire. Et à l’époque, la transdisciplinarité, c’était un énorme défi tant ces spectacles ne rentraient dans aucune case ! Avec le recul, on peut affirmer que La Pop a largement contribué à ce mouvement de porosité entre les disciplines. Et que les artistes qu’elle a accompagné·e·s ont toutes et tous, à leur endroit, œuvrer pour que l’on ne se pose plus trop la question de savoir si c’est du théâtre, de la danse, de la performance, de la création sonore ou musicale. Ce qui importe pour nous, en tant que spectateur·rice·s, c’est d’être déplacé·e·s, transformé·e·s, touché·e·s. Or la musique et le son, associés à d’autres arts, peuvent être, à cet égard, extrêmement puissants.
Tout part du projet, des questions qu’il soulève, et de la discussion avec l’artiste. Elle se fait très en amont de la réalisation de l’œuvre. Et cela prend parfois des années ! Ce fut par exemple le cas avec l’artiste Vanasay Khamphommala. Le premier rendez-vous avec elle a eu lieu en 2020, en plein Covid, et son spectacle ສຽງຂອງຍ່າ (La voix de ma grand-mère) a été créé en 2025 ! Je cite ce spectacle car il a été emblématique d’un processus de maturation et de réalisation plutôt lent. Dès le premier échange, nous avons mis Vanasay en lien avec Robin Meier, un artiste visuel et sonore que nous apprécions beaucoup et dont nous avions produit et exposé, en juin 2018, l’installation Synchronicity. Leur collaboration a été fructueuse. Et nos obsessions, à savoir questionner nos liens avec les sons et la musique, à quoi ils servent, en quoi ils peuvent nous aider en tant qu’être vivant, ont été particulièrement bien explorées dans ce spectacle, d’autant que Vanasay s’appuie sur une démarche très inclusive en amenant le public à participer à sa réalisation !
Après 10 ans d’exploration des questions que soulèvent la place et les rôles joués par la musique et les sons dans la conception artistique, mais plus largement pour nous comme personne vivant en société et au sein d’écosystèmes fragiles, mon lien à la musique s’est profondément transformé. Les relations Art-Science que nous avons développées à travers la conception de Pop Conf’, la mise en place d’un comité de 30 scientifiques, puis de Rencontres Indisciplinaires et aujourd’hui la mise en ligne d’une Revue Sonore, m’ont amené à ressentir mon lien à la musique autrement. Pour faire simple, elle ne se réduit pas à une onde que l’on perçoit, souvent à contrecœur, en entrant dans un commerce, un restaurant. La musique, qui est littéralement partout, peut, lorsqu’on y prête attention autrement, prendre une fonction tout autre. Bien qu’elle soit par nature clivante (je n’aime pas ce style musical, c’est trop fort, tu pollues mon espace vital, etc.), la musique peut être, tout comme la création sonore, un formidable outil d’échanges et de réconciliation. C’est ce qui explique à mon sens le succès actuel des écoutes collectives. Car notre besoin d’être ensemble, en chair et en os, autour d’une musique, d’un son, qui nous parle de choses profondément intimes est d’autant plus impérieux que nos écrans nous isolent et que les IA installent le doute sur notre lien au réel, à la vérité. Partager ce qui nous a bouleversé, transformé, par l’écoute, c’est au cœur de notre démarche.

En convainquant chaque année nos différents soutiens de la place centrale jouée par La Pop : produire des œuvres hybrides, inventives, où le son et la musique sont le sujet et l’objet. Des œuvres accompagnées par des dispositifs de transmission sur mesure, impliquant des artistes engagé·e·s, pour faire émerger des gestes artistiques participatifs, qui s’appuient sur l’implication de personnes de tous âges et dont les contextes de vie sont très divers.
En portant une oreille attentive aux besoins des artistes, quel que soient leur parcours et leur discipline. Ce qui se traduit par une mise en relation quasi quotidienne entre elles·eux, mais aussi avec des partenaires potentiels en production-diffusion, et selon les besoins exprimés, avec des scientifiques et/ou des habitant·e·s. Des relations fondées avant tout sur l’écoute !
Enfin, montrer le processus et le résultat des travaux des artistes dans les meilleures conditions. En permettant par exemple à certaines personnes peu habituées à la création contemporaine d’assister à différentes étapes de fabrication des œuvres, en prenant le risque de montrer les toutes premières représentations de spectacles qui irriguent ensuite le paysage culturel national et international. En prenant part au dynamisme d’un territoire, le XIXe arrondissement et plus largement l’Ile-de-France, d’une richesse sociale et culturelle inouïe, et en cherchant sans cesse à limiter les obstacles que certaines personnes peuvent rencontrer pour participer à un projet artistique.
Se projeter dans le contexte actuel requiert une bonne dose d’utopie, voire d’inconscience ! Mais il faut impérativement continuer à prendre des risques, à nourrir nos désirs et nos imaginaires. C’est notre vitamine C. Sans cela on risque d’attraper le scorbut !

J’aimerais donc que dans 10 ans La Pop soit une Station d’Écoute Internationale, ou à tout le moins européenne. Être le lieu incontournable de l’Écoute : celle du monde et des imaginaires, des autres et de soi. Que La Pop mette sa capacité à ressentir les signaux faibles, à repérer les artistes émergent·e·s, à faire collaborer artistes, chercheur·eus·es et citoyen·ne·s pour préserver et renforcer la démocratie, dont l’un des grands piliers est celui de la protection de la liberté. Nous concernant, celle de la création, celle de la programmation, mais aussi la liberté académique, la liberté d’association. Toutes ces libertés se combinent entre elles, se renforcent mutuellement et sont intrinsèquement liées. Or, aujourd’hui, elles sont profondément attaquées. À charge pour nous, acteur culturel, de les défendre, de prouver chaque jour leur nécessité, c’est un besoin vital.
A ce titre, je crois profondément aux capacités des artistes, à l’intelligence de leurs œuvres, à leurs intuitions pour susciter et générer des représentations communes. Et aujourd’hui, cela passe beaucoup par la participation des citoyennes et citoyens dès l’étape de conception. Pour de multiples raisons, ce qui fait œuvre, c’est tout autant le processus, les chemins parcourus, les personnes impliquées, que le résultat.
Et pour arriver à plus de démocratie, à plus d’apaisement au sein de la société, rien de mieux que l’Écoute ! Se mettre du côté de la personne qui reçoit, de travailler avec elle son ressenti, ses sensations, son imaginaire. C’est notre chantier pour les 10 ans qui viennent.
La pop, Péniche amarrée sur le bassin de la Villette
face au 61 quai de la Seine, 75019 Paris
Visuels : ©Marikel Lahana et La Pop