Ce dimanche 15 mars a eu lieu une soirée pour la liberté, organisée au profit de l’association Panâh, « refuge » en farsi, qui aide les exilés iraniens. Des visages, des exils, des voix brisées qui continuent pourtant de chanter. Une soirée où la musique tentait ce qu’elle sait faire de mieux : tenir ensemble des émotions contradictoires.
Dans une salle pleine à craquer, les organisatrices remercient TSF Jazz, Radio France Internationale, Amnesty International, ainsi que le New Morning. La cinéaste Sepideh Farsi rappelle la présence historique du MLF (Mouvement de libération des femmes) aux côtés des femmes iraniennes depuis 1979. Accueil chaleureux, sandwichs et borani préparés par la cheffe franco-iranienne Sarah Rashidian. Les fondatrices de l’association Panâh rappellent leur joie de rassembler le public mais leur triste constat : « Nous signalons un manquement grave de l’État dans l’accompagnement des personnes exilées. Nous avons vocation à ne plus exister. Nous sommes un pansement sur une plaie béante. »
La soirée s’ouvre dans la pénombre. Mina Kavani récite des poèmes avec émotion et puissance, comme toujours. Derrière elle, la trompette d’Erik Truffaz et le tombak de Cinna Peyghamy mélangé à un synthétiseur modulaire. Des nappes électroniques s’infiltrent comme des fantômes. Sur l’écran, des jets de couleurs, puis des visages de disparus, ceux tombés pour la liberté, tués par le régime islamique d’Iran. La musique mélange jazz et traditions persanes. Elle ne résout rien, mais elle porte.
Duo émouvant, vulnérable qui rappelle que quand les mots ne suffisent plus, il y a les voix, les vibrations : Golnar Shahyar et Atena Eshtiaghi. Voix et violoncelle. Entre fragilité et puissance, entre tristesse et espoir. Une musique douce, qui, en mélangeant la tradition classique iranienne, mais réarrangée avec une sensibilité moderne, parvient à sublimer le chagrin de toutes ces années d’un Iran étouffé. Ce mélange des temps, ancien et futur, ressemble à ce que beaucoup imaginent pour leur pays : un Iran libre, modernisé, mais fidèle à sa poésie.
Car les émotions sont contradictoires. Les artistes le disent, le vivent. Comment parler simplement quand l’histoire se déchire ? D’un côté, l’espoir de voir disparaître un régime théocratique brutal et tortionnaire. De l’autre, les bombes qui tombent sur l’Iran et menacent les civils. Entre ces deux violences, un peuple asphyxié. Alors la musique fait ce qu’elle peut : elle rassemble. Le tombak s’embrase. Les rythmes accélèrent. La tristesse se transforme en mouvement. On pense à ces parents iraniens qui dansent autour des cercueils de leurs enfants tombés pour la liberté, danse de défi plutôt que prière imposée. Accompagnée de la très élégante Sogol Mirzaei au Târ ( luth persan), la chanteuse Lynn Adib le dit simplement : « Soyons une seule voix. » Elle invite la salle à chanter à l’unisson et entame une berceuse kurde dédiée aux parents qui pleurent leurs enfants. Au fond du club, un mur de photos. Les morts. Des regards fixés au mur du New Morning pour qu’on ne les oublie pas.
30 000 morts en 2 jours, Chowra Makaremi, anthropologue et réalisatrice, le rappelle : « Nous sommes puissants de tout cet indestructible qui nous lie. Hier, des peuples se sont soulevés à travers le Moyen-Orient pour revendiquer femme-vie-liberté. Aujourd’hui, la guerre a englouti la scène ». Et elle ajoute : « Nous choisissons ce soir un acte de présence, en lien avec les vivants exposés à la guerre, à la terreur, à la répression, et en solidarité avec un désir de justice et de liberté toujours brûlant. Nous sommes ensemble pour honorer leur courage et apprendre de leur résistance. »
La comédienne Aïla Navidi transmet un témoignage anonymisé reçu de Téhéran. Barrages routiers. Hommes cagoulés. Bombardements. Et pourtant la vie continue : un vieil homme qui court dans un parc, deux femmes qui nourrissent les chats. « Téhéran est apeurée, blessée… mais elle dit : je suis encore vivante. » C’est peut-être cela que l’on est venu entendre ce soir. La flûtiste Naïssam Jalal improvise une prière pour l’Iran : « Je suis d’origine syrienne et je connais la barbarie du régime iranien. Ce soir, j’aimerais improviser une prière pour les Iraniennes et les Iraniens ». La flûte monte doucement, tel un fil tendu d’espoir entre deux mondes, nous ici en démocratie, et eux là-bas.
Puis la voix grave d’Ana Mouglalis lit un texte du poète palestinien Karim Kattan, spécialement écrit pour l’occasion : « Je sais que vos tyrans et nos génocidaires se détestent, mais se ressemblent. » De qui parlons-nous ? La question mérite d’être posée. La journaliste et chanteuse franco-tunisienne Aïda Delpuech chante « de la Palestine à l’Iran ». Derrière ces mots, derrière la beauté de la soirée affleure un propos contre le régime islamique d’Iran, et également contre les bombardements israélo-américains. On comprend l’angoisse : l’Iran étouffe entre un pouvoir sanguinaire et la peur des frappes extérieures. La cinéaste Sepideh Farsi l’exprime : « Ce soir, je pense à tous les Iraniens et les Iraniennes qui sont tombés sous les balles du 8 et 9 janvier et aux autres qui meurent en ce moment même sur la planète et qui s’ajoutent à la longue liste des victimes iraniennes pour la liberté. À ceux qui ont réclamé la guerre en prétendant que c’est l’unique solution pour sortir de cette impasse. À ceux qui battent encore sur les tambours de guerre et à ce régime criminel qui donne les balles comme toute réponse. Ce soir, nous disons que les bombes ne ramènent pas la démocratie, ni la légitimité à un régime qui n’en a aucune. » Mais on sent aussi, par moments, une division politique sourde. La musique, elle, tente l’inverse : l’unité. Car si l’on comprend la méfiance envers une intervention extérieure et envers les États-Unis — l’histoire iranienne n’a pas oublié le renversement de l’espoir démocratique Mohammad Mossadegh en 1953— on espère que l’art saura dépasser les frontières politiques pour appeler à la coexistence de tous les peuples.
Hind Metteb rappelle les massacres au Soudan, en Afghanistan. Louis Arnaud, ancien otage en Iran, raconte ce qu’il a vécu et combien rencontrer ces opposants politiques au régime iranien dans les prisons a changé le sens de son existence. Le Liban est évoqué et d’autres invités ont également participé.
La transe finale emporte tout. Batterie de Cyril Atef, zarb de Keyvan Chemirani, trompette de Truffaz, voix lumineuse de Lynn Adib. La salle se lève. « Levez-vous ! » crie le public. On danse, comme dans une boîte de nuit. On imagine, l’espace d’un instant, les nuits de Téhéran dans un pays libre. Alors on rêve . Dans ce contexte difficile, on aurait aimé dans un monde idéal qu’en présence des voix palestiniennes, on donne aussi la parole à des voix poétiques d’Israël qui, elles aussi, militent pour la paix. Un signe que la liberté n’a qu’un seul camp : celui des peuples. La soirée se termine sur les mots scandés depuis des années par les femmes iraniennes : « Femme, vie, liberté. » En persan : Azadi. Et peut-être que le rôle de la musique est simplement là : rappeler qu’avant les camps, avant les drapeaux, il existe une chose plus fragile et plus précieuse, la possibilité, pour les peuples, de vivre et danser libres ensemble.
Visuel : affiche