« If it ain’t baroque, don’t fix it », disent les anglo-saxons. Eh bien, ce printemps, quand c’est baroque, on fixe et on interprète. Au mois de mars, Paris proposera simultanément trois expositions sur le XVIIIᵉ siècle. Shakespeare envahit depuis plusieurs mois les scènes de théâtre, au point qu’on en a fait un article. Et la réalisatrice Chloé Zhao en a fait un film sur le deuil du dramaturge qui a perdu son fils. Côté cinéma, on vient également de perdre José Van Dam, le Leporello de référence du Don Giovanni de Mozart (lire notre article), ce personnage qui tient le registre de tous les excès de son maître. Tout se passe ainsi comme si la culture décidait de revenir fouiller les buissons touffus du baroque (le XVIIe et le XVIIIᵉ siècles) plutôt que de se promener sagement dans les allées raisonnées de nos jardins à la française.
Alors que nous propose-t-on au menu délicat de ces revisites du baroque ?
Au Palais Galliera, le sous-titre est clair : La mode du XVIIIᵉ siècle. Un héritage fantasmé soulève les jupons de la raison, corsets, paniers, éventails, pour poser la question de la silhouette féminine des Lumières comme champ de bataille entre norme sociale et désir de représentation. Derrière les apparences poudreuses d’un siècle prétendument poussiéreux, une modernité du genre et du corps qui résonne jusque dans les défilés d’aujourd’hui. Au musée Jacquemart-André, le baroque dépasse les frontières pour interroger les flamboyances et les noirceurs du Siècle d’or espagnol avec une quarantaine d’œuvres de la Hispanic Society of America jamais réunies en France, parmi lesquelles Velázquez, Greco, Zurbarán, mais aussi des peintres d’Amérique latine coloniale. Enfin, au musée des Arts décoratifs, c’est un hôtel particulier du XVIIᵉ siècle qu’on repense de fond en comble : l’architecture même du pouvoir aristocratique remise en question de l’intérieur.
Et pendant ce temps, le Théâtre de la Bastille propose de revoir toutes les conférences spectaculaires d’Hortense Belhôte parmi lesquelles «Portraits de famille, les oublié.es de la Révolution française» qui interroge l’Encyclopédie et la Révolution depuis leurs marges coloniales. Et si le baroque permettait de penser cette manière contemporaine d’écrire l’histoire, par rondeur, par accumulation, par excès, par irruption… Et si le baroque nous enjoignait à aller chercher hors du cadre ?
Ainsi, cet appétit pour le XVIIᵉ et le XVIIIᵉ siècle n’est pas une nostalgie. C’est une façon de dire qu’on a peut-être raté quelque chose dans la version officielle, et qu’il est temps d’aller voir ce qui se cachait sous les dorures. Et de s’en imprégner. En ce sens, Chiens de Lorraine de Sagazan est le meilleur exemple d’un baroque pour aujourd’hui. Dans la pièce que nous avons adorée aux Bouffes du Nord, elle propose, avec la musique contemporaine de Miroirs étendus, d’entrer une esthétique de la violence qui emprunte aux grands tableaux du XVIIIᵉ siècle débordant de violence et d’excès. If it ain’t Baroque, don’t trust it…
Nous vous souhaitons un beau début du mois de mars, loin de toutes les lignes trop droites.
Yaël et Amélie
Visuel : Utica Queen – Ethan Mundt, 2021 (c) Eric Magnussen