Aref Arefkia est mort le 20 mars 2026, à l’aube de Norouz, nouvel an iranien. L’une des grandes voix de la pop iranienne du XXᵉ siècle s’éteint au moment où l’on célèbre le renouveau. Il a accompagné toute une génération, des années 60 jusqu’à l’exil d’après 1979. Il laisse des chansons, et parmi elles, Koochooloo, mélodie voyageuse, passée d’Israël à l’Iran, qui dit à sa manière ce que la politique ne sait plus faire : relier. Une chanson comme un pont discret entre deux mondes, deux langues, deux mémoires, une même mélodie : la liberté, la vie, l’amour. Et peut-être le souvenir d’un temps où les cultures circulaient
Koochooloo (Petit). Mot tendre. Presque enfantin, qui sourit avant même d’être compris. La chanson danse doucement, se glisse dans l’oreille comme un souvenir déjà nostalgique, celui d’un amour qui ne s’accomplit pas tout à fait. « Tu m’as brûlé pour toujours / Et pourtant…je t’aime encore. » Tout est là : l’attachement, la brûlure, l’impossibilité de sortir.
La mélodie, elle, vient d’ailleurs. Israël, début des années 70. Ehud Manor écrit les paroles, et Nurit Hirsch la mélodie de BaShana Haba’a (l’An prochain). Dédiée au frère d’Ehud Manor, tombé pendant la guerre entre Israël et l’Égypte en 1968, c’est une chanson de deuil, de mélancolie et de projection : imaginer l’année suivante pour continuer à vivre. Un des hymnes les plus importants de la musique populaire israélienne.
Deux langues. Deux récits. Une seule ligne de chant. D’un côté, Ilan & Ilanit, porteurs d’une mémoire blessée. De l’autre, Aref, qui reprend la mélodie de Nurit Hirsch et recrée de nouvelles paroles. Il en fait une chanson d’amour. Mais un amour empêché, instable, déjà perdu. Téhéran. Tel-Aviv. Deux villes encore ouvertes, encore poreuses. Avant que l’histoire ne ferme les portes. Alors la mélodie circule. Elle passe sous les frontières, ignore les drapeaux, refuse les discours. Elle dit simplement : écoute. Écoute comme c’est la même chose que l’on souhaite : la liberté, la vie, l’amour.
Chez Ehud Manor, les mots portent un deuil. « L’an prochain » n’est pas une date. C’est une façon de survivre avec le souvenir d’un être cher. Chez Aref, tout semble plus léger. Et c’est peut-être plus tragique encore. Parce que cette légèreté, on sait qu’elle ne durera pas.
La musique n’a pas changé. Mais le monde, lui, s’est déplacé. Les années 60 en Iran portent une promesse ambiguë. Le Shah est revenu, Mossadegh est tombé en 1953, destitué avec l’aide des américains, et avec lui, un espoir démocratique qui s’éteint . Le pays s’ouvre néanmoins, en surface. Modernisation, droit de vote des femmes en 1963. Et dans l’ombre, la SAVAK (police secrète du Shah): arrestations, disparitions. Au milieu de cela, la musique insiste. Né en 1940 à Téhéran, Aref Arefkia s’impose dans cet âge d’or. Il fait bouger les lignes, introduit des mélodies occidentales, des formes nouvelles. Le tasnif (genre vocal de la musique classique iranienne) se transforme. Le grand compositeur classique iranien Hoseyn Dehlavi explique les règles de cette forme musicale : « le compositeur doit obtenir le rythme de sa musique vocale à partir de la métrique des vers et sa mélodie vocale à partir de l’accent des mots ». Aref prend cela et l’ouvre. La pop persane dialogue avec le jazz, les orchestrations occidentales, les traditions. Une société qui cherche à se réinventer trouve là une bande-son. Il chante l’amour. La jeunesse. La nostalgie avant même la perte.
« Seule la voix demeure», écrivait la poétesse iranienne Forough Farrokhzâd. Alors Aref Arefkia a continué de chanter. Malgré l’histoire, malgré l’exil. Dans Soltane Ghalbha, chanson issue d’un film romantique iranien de 1968 : « Devant ton bel amour, si joli / Le monde est si petit / Le monde est rempli de tes souvenirs / Où que tu sois, je ne t’oublierai jamais. » Ce n’est plus seulement une chanson d’amour. C’est une fidélité. Presque irréelle. Dire reste, alors que tout vacille.
Dans Daryacheye Noor, un de ses premiers succès, il chante : « Quand tu es là, le ciel se remplit de lumière / Sans toi, tout est sombre et froid ». L’amour comme lumière. Comme remède. Comme dernier recours.
1979 La rupture. Aref part. Comme tant d’autres. L’exil. Une autre vie, ailleurs. Los Angeles, capitale parallèle d’une musique déplacée. Il chante pour ceux qui sont partis, pour ceux qui restent, pour ceux qui ne peuvent plus écouter. Dès lors, il devient double. En Iran, une voix du passé, chargée de nostalgie. En exil, une mémoire vivante. Ce qu’il porte dépasse la chanson. Une douceur. Une manière de tenir dans un monde brisé. Et cette mélodie, Koochooloo, venue d’Israël, passée en persan, en est peut-être le signe le plus discret. Aref est mort. La voix s’est tue. Mais pas ce qu’elle portait. La mélodie, elle, continue de passer. D’un monde à l’autre. Comme si quelque chose, malgré tout, refusait encore de se séparer. Dans l’attente, peut-être, de se retrouver. « La nuit n’est plus un repos, mais un état du monde », écrit le prix Goncourt irano-afghan Atiq Rahimi. Alors la musique dialogue. Elle fait surgir des voix communes. Un peu de lumière dans le chaos.
Visuel : pochette d’album
Visuel :©pochette d’album