Au Palais Garnier, jusqu’au 25 février, Le Parc d’Angelin Preljocaj déploie ses sortilèges avec une évidence, une justesse et grâce presque insolente. Plus de trente ans après sa création, en 1994, pour le Ballet de l’Opéra national de Paris, la pièce n’a rien perdu de son éclat. Elle brille même davantage, comme un bijou dans un écrin — le bijou, c’est le ballet ; l’écrin, c’est Garnier, ses ors, ses velours, son plafond sans adjectif assez beau pour le décrire, et qui lui seul vaut le détour.
« Qu’en est-il aujourd’hui de l’amour ? » demandait Angelin Preljocaj en 1994, dans une époque troublée, où le sida plane sur les amours. Comment aimer quand le désir inquiète, quand le corps devient territoire de doute ? Aujourd’hui, la question résonne autrement, mais elle demeure, alimentée par d’autres tourments, et là se situe peut-être la force du Parc. Plus que l’Amour – oui avec un grand A – ce que l’on y voit c’est sa ritualisation, du temps où l’on se faisait la cour entre deux bosquets à celui où l’on se drague entre deux matchs. Ne pas parler frontalement d’amour, en ritualiser la naissance, en chorégraphier les détours, en épouser les résistances. Traduire en mouvements, en expressions, ce qui s’agite pour tout un chacun, au fond de son ventre, quand l’étincelle s’annonce.
Tout commence dans la fosse. L’Adagio de la Symphonie n°36 « Linz » de Mozart s’élève, dirigé avec finesse par la cheffe d’orchestre Zoe Zeniodi dont les gestes prolongent ceux à venir des danseurs. La musique a la douceur d’une fin de nuit, le velours d’un monde encore suspendu. Le rideau se lève, comme le jour, sur un jardin à la française.
Angelin Preljocaj convoque le Grand Siècle, des Lumières à La Carte du Tendre de Madeleine de Scudéry, en passant par les Liaisons dangereuses et toute la littérature que renferment nos imaginaires. Il nourrit le Ballet de toutes ces références, autant qu’il le twiste, dès le premier acte, par l’usage d’une bande son contemporaine, faite de bruissements et de pulsations, sur laquelle quatre jardiniers surgissent. Leurs silhouettes sont futuristes avec leurs lunettes noires insectoïdes et leurs tabliers de cuir. Ils ne parlent pas, ils manipulent. Leurs mouvements sont saccadés. Les lignées tracées sont toutes cassées ou tordues. Le vocabulaire du chorégraphe est là, d’emblée. Dans ce décor, la proposition tranche, annonce la couleur. Si ce qui s’annonce s’ancre dans le XVIIe et XVIIIe siècle, ce qui va se raconter est universel, intemporel. Le cadre est présent mais n’enferme pas. Le classicisme est là, mais fissuré.
Le premier acte s’organise comme une partie d’échecs, une partie à laquelle on a toustes déjà joué. Les danseurs et les danseuses entrent chacun•es avec une chaise. Les duos se forment, se défont, deviennent trios, lignes d’opposition, presque battles silencieuses. Le jeu est ludique – tout réside en cet adjectif – bien que sous la légèreté affleure une mécanique plus cruelle. La séduction. Les femmes mènent la danse. Froides en apparence, souveraines dans l’art de l’esquive, elles dirigent l’acte de plaire. Elles affleurent et se retirent, jouent d’un regard, d’un port de tête, d’une main qui glisse le long d’une jambe. Elles minaudent, ensorcellent, imposent leur tempo. Les hommes suivent, s’emballent, se heurtent à leur résistance. Assis, ils sont cois, et vont le rester !
Un jeu de chaises musicales comme une cartographie précise du désir s’amorce : on s’approche, on se risque, on dévoile son jeu tout en étant soi-même manipulé, sans savoir qui va rester sur le carreau. Doux commencement, ce premier acte montre l’éveil des désirs dans la froideur des premiers regards, et des premiers pas. On s’émerveille des tours, des ports de bras, de la suggestivité des échanges, de la grâce de ces corps, et la facilité avec laquelle ils se meuvent, comme des dupes, comme si tout cela ne leur coûtait rien, comme quand on se risque en amour, parfois. Ils tournoient et on attend la chute… La musique, s’arrête. Elle est debout, lui assis. Par orgueil, ou par subjugation, il ne lui laisse pas sa place. Elle part, vexée d’avoir perdu, ou d’être étourdie. Pour lui c’est écrit, la pointe de Cupidon en son cœur il a senti.
Au deuxième acte, le jour s’est levé. Les insectes bruissent dans la bande-son qui réveillent le plateau après le noir. Les femmes paraissent en robes d’apparat. Elles rient, flottent comme des spectres, aussi gracieux qu’inquiétants, s’évanouissent tour à tour et se relèvent. Ingénues ou stratèges ? Les deux peut-être, se dira-t-on lorsque qu’en fond de robe, elles vont reparaître, et s’adonner avec ses Messieurs, à cache-cache entre flexions et ondulations, autour des colonnes de ce second jardin.
Huit couples esquissent une danse d’un amour qui n’a plus rien de courtois et où la sensualité affleure dans une nuque, un mollet, un frôlement. Les baisers adviennent presque par surprise. Le jardin devient un bosquet façon XVIIe siècle, théâtre raffiné des aveux différés. Le désir naît dans les jeux de distance, la résistance l’exacerbe. Après s’être jaugé•es dans le premier acte, iels s’essaient. En somme, après le swipe, le date ; après l’œillade au comptoir, le « je vous offre un verre ».
Comme l’écrivait Angelin Preljocaj, vouloir enrayer la passion finit par lui donner une courbure plus intense encore. Ainsi cachés, les duos s’enlacent, se délassent, puis se délaissent dans toute la rondeur et la légèreté que peuvent contenir des corps qui se désirent. Elle, l’amoureuse, qui n’apparait que furtivement, ne se déshabille pas. De la rondeur pour l’heure elle ne parvient pas à souffrir. Ses lignes sont plus anguleuses, plus saccadées. Corps oblique, brisures, cela crisse. Même dans le pas de deux, où les deux amants en devenir commencent à s’accorder, elle ne parvient pas à s’offrir la grâce de la volupté. Lui tente, violemment parfois, s’éprend d’elle, s’envole comme un cabri à la moindre attention, se frotte à elle comme un chiot, s’imagine en symbiose. L’interprétation des deux danseur•euses est magistral, au-delà de leur maitrise technique. Chaque geste, chaque expression souligne l’émotion éprouvée, l’intention portée par l’orchestre.
Le troisième acte bascule ailleurs, la nuit est de retour. Un tic-tac d’horloge traverse la bande-son, le temps lui-même observe les amants. Leur est-il compté ? Ou bien est-ce un décompte avant l’apothéose ? L’amoureuse, portée par les jardiniers, flotte dans un sommeil étrange. Les portés se succèdent, cliniques, presque expérimentaux, laissant la salle bouche bée. Elle glisse le long d’une ligne invisible, comme si elle n’était plus d’ici, comme si le flot du désir l’emportait.
La scène s’épure, les colonnes s’envolent. Tout semble plus clair. Les jardiniers la déshabillent de son apparat. Ses cheveux sont lâchés. Elle baisse les armes. Lui et elle, en blanc, trônent dans une simplicité presque sacrée. Il est au centre, attend son sort. Elle est au fond, à cour, s’apprête, on espère, à lui la faire. Cette fois, c’est à elle de parcourir la distance.
Ce pas de deux final, devenu signature, reste un moment de grâce absolue. Leurs corps tournoient, s’enlacent, se cherchent encore avant de s’abandonner. Et soudain, ils ne touchent plus terre. Littéralement. Le baiser suspendu arrache un frisson collectif. On retient son souffle. On est, nous aussi, suspendu.e.s à cette vision, pris dans le souvenir d’un instant vécu, ou rêvé. C’est pudique et voluptueux à la fois. Acrobatiques sans ostentation. Les portés renversés, les têtes qui plongent, les lignes brisées trouvent ici leur apaisement. Le désir a traversé la timidité, la stratégie, la résistance.
Que dire aujourd’hui du Parc, plus de trente ans après sa création, sinon qu’il est devenu un classique — au sens le plus noble du terme. C’est une pièce de répertoire que l’on devrait voir au moins une fois dans sa vie parce qu’elle raconte tout : la rencontre, l’attente, la peur, l’orgueil, l’abandon. Parce qu’elle inscrit l’amour dans une tradition littéraire et musicale tout en la fissurant par une modernité nerveuse et sans cesse renouvelée. Angelin Preljocaj ne copie pas le passé, il dialogue avec lui. Il l’admire à distance. Il en détourne les codes pour mieux faire surgir l’intime. Dans l’écrin somptueux de Garnier, cette dialectique entre classicisme et lignes brisées atteint une forme d’évidence.
À l’épilogue, une question flotte : vous a-t-on déjà si bien donné l’amour à voir ? Elle reste en suspens, signe que la réponse est sans appel, le chef d’œuvre a encore frappé. On quitte la salle, un peu étourdi, pris au jeu de ce conte de fées savamment chorégraphié. On frissonne encore. On rêve, comme eux, de ne plus jamais toucher terre.
Le Parc (saison 25/26) – Dorothée Gilbert, Guillaume Diop© Maria-Helena Buckley / OnP