Les terreurs et les atermoiements d’un scientifique dans l’URSS de Staline : tel est le centre du roman de Vassili Grossman, que Brigitte Jaques-Wajeman adapte pour le théâtre.
C’est une vie étrange que connut ce roman, désormais un classique de la littérature dissidente de l’ex-URSS : terminé dès 1962, il fut évidemment censuré, avant de connaitre une renaissance à l’ouest dans les années 1980. Se présentant comme une suite de Pour une juste cause, il eut pourtant une trajectoire autonome, lu le plus souvent indépendamment de cette première partie. C’est donc ce second volet du diptyque de Grossman que Brigitte Jacque-Wajeman adapte à la scène.
En proposer une version scénique apparaît comme une véritable gageure : foisonnant de personnages et d’intrigues secondaires, Vie et destin semble écrit pour la lecture individuelle et solitaire. Il est toutefois possible d’en dégager des personnages et des lieux principaux, sur lesquels se concentrera le travail de la metteuse en scène.
L’histoire se passe entre 1942 et 1943, au moment de la bataille de Stalingrad. Une part du roman s’y situe donc, durant ce siège terriblement meurtrier. Mais il se passe aussi à Moscou, dans un institut de recherches scientifiques, et à Kazan, où se trouve exilé l’un des personnages principaux, le physicien nucléaire Vitia Strum. Écartelé entre une peur des purges née en 1937 et son retrait à l’égard d’un régime de plus en plus raciste et violent, il craint de n’avoir pas le courage de ses convictions.
De son côté, son ex-beau-frère, Krymov, eut le malheur de voir l’un de ses articles plaire à Trotski avant que celui-ci ne soit contraint à l’exil ; de là à se voir accusé de dissidence trotskyste, le pas est bien mince. Quant à Strum lui-même, il s’aperçoit avec horreur que ses collaborateurs et collaboratrices aux noms à consonance juive sont peu à peu éloigné·es de son prestigieux institut. Elleux qui pensaient que c’en serait fini des pogroms de la période tsariste se voient ainsi cruellement désabusé·es.
La chasse aux dissident·es et aux Juif·ves est donc officiellement ouverte. Une cruelle déconvenue pour ses intellectuel·les qui croient au pouvoir des soviets, mais ni au culte du chef, ni au « socialisme dans un seul pays », autre nom d’un nationalisme mortifère.
La bonne idée de Brigitte Jacque-Wajeman est d’éviter toute représentation trop mimétique des espaces évoqués. Une grande table coupe la scène en deux, autour de laquelle discutent savant·es et militant·es. Au centre, un espace vide permet aux acteurs et actrices, Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos et Thibault Perrenoud de s’avancer à l’avant-scène et d’évoquer le sort de leur personnage : discrimination, torture, guerre ou déportation.
Cette simplicité invite le public à concentrer toute son attention sur ces récits, la plupart du temps à la troisième personne. Ce maintien de la forme romanesque fait des comédiennes et comédiens non seulement des représentant·es des personnages de Grossman, mais aussi du narrateur lui-même. Loin de nuire au partage d’émotion et de sentiment, ce procédé, qui repose en grande partie sur la qualité des interprètes, prend les spectateurs et spectatrices aux tripes.
Les costumes, en revanche, se veulent un peu plus représentatifs de l’époque. C’est bien dommage : la chapka, la faucille, le châle ukrainien fleurent un peu trop la recherche folklorisante de la couleur locale. Cela n’empêche nullement l’ensemble de proposer une soirée forte en émotion, dont l’humour – grinçant, on s’en doute – n’est pas totalement absent. À voir.
Vie et destin. Liberté et soumission, d’après le roman de Vassili Grossman, mise en scène de Brigitte Jacque-Wajeman.
Au Théâtre de la Ville jusqu’au 27 janvier.
Visuel : © Gilles Le Mao