Dans Rose, création portée par le Théâtre Bluff et le Théâtre du Gros Mécano, Isabelle Hubert compose un récit à hauteur d’adolescence, là où tout vacille : le corps, l’image de soi, la place qu’on occupe dans le monde. Rose est une jeune comme tant d’autres, elle porte son mal-être à fleur de peau. Une rencontre va changer sa vie pour toujours : celle avec Victor, un ado déroutant, à la fois drôle, envahissant, déroutant, mystérieux… et contraint de se protéger de la lumière à cause de sa maladie.
Il y a des pièces qui racontent une intrigue, et d’autres qui ouvrent une brèche — celle où l’on reconnaît ses propres tempêtes, ou celles de quelqu’un qu’on aime. Rose appartient à cette seconde famille. On y retrouve une femme devenue adulte, apparemment solide, chez le psy. Elle est rongée par l’inquiétude pour son fils et se remémore celle qu’elle fut à l’âge de 15 ans. L’adolescence de Rose, ses zones d’ombre, ses émotions trop grandes, et surtout son amitié étrange pour un garçon de son âge, apparaissent alors, comme un miroir du passé.
L’émotion affleure grâce à cette construction par strates. Le dialogue entre cette Rose adulte et sa version ado, entre ce qui a été vécu, et même avec ce qui pourrait advenir, est saisissant, comme si la mémoire refusait de suivre une ligne droite. À mesure que ces strates se superposent, on rencontre la Rose adolescente : une jeune fille sur le fil, qui se débat avec une boule au ventre permanente, l’impression d’être “mal réglée”, et une solitude qui ne dit pas toujours son nom. Oui, Rose veut disparaître.
Au cœur de cette traversée, une rencontre fait basculer sa trajectoire : Victor, un ado qui traine lors de longues nuits d’errance, à l’ombre du complexe G, ce grand building qui trône au centre de la ville de Québec. Il est contraint de se protéger de la lumière à cause de sa maladie. Leur lien se fabrique à contre-emploi : deux jeunes isolés, que tout semble opposer, et qui finissent par se trouver. Ce n’est pas une amitié “mignonne” ou décorative : c’est un appui réel, construit à coups de rendez-vous, de maladresses, de piques, de confidences — cette façon qu’ont les ados de se dire l’essentiel de biais, pour ne pas avoir l’air vulnérables.
Ce qui rend Rose particulièrement émouvant, c’est que la pièce ne se contente pas de “parler” de souffrance psychologique : elle la fait ressentir, de l’intérieur. Les metteurs en scène Mario Borges et Carol Cassista expliquent vouloir faire démarrer le spectacle dans une « sensation presque oppressante », comme si l’espace, la lumière et le son traduisaient « un corps qui n’arrive plus à respirer normalement ». Puis, progressivement, quelque chose s’ouvre : l’air circule davantage, le monde redevient habitable, et la scène accompagne ce glissement — sans tout résoudre d’un coup, mais en donnant à voir une avancée possible.
La pièce est aussi traversée par un fil très précieux : l’écoute. Dans la note d’intention, l’autrice part d’un choc intime — l’instant où une adolescente dit clairement qu’elle ne va pas bien — et de cette question terrible qui suit : est-ce qu’on a su entendre, vraiment ? Rose ne met pas les adultes en accusation pour le plaisir de juger ; elle rappelle plutôt que “parler” n’est pas suffisant si personne n’accueille la parole. Et en même temps, elle n’enferme pas les jeunes dans un rôle de victimes : elle cherche des prises, des issues, des outils, avec un mélange de délicatesse et de lucidité.
On sort de Rose remués, parce que le spectacle ne triche pas… mais aussi réchauffés, parce qu’il laisse une place nette à la tendresse, à l’humour, et à cette idée simple (et immense) : on peut traverser une période noire sans y rester seul. En racontant une adolescence cabossée à travers le regard d’une adulte qui tente d’aider son propre enfant, la pièce fait circuler quelque chose de rare au théâtre : un pont entre générations, sans morale, sans leçon — juste une main tendue, et la promesse qu’il existe un chemin pour reprendre pied.