Les compagnies émergentes étaient à l’honneur au festival Wet ce week-end à Tours. Dans la fiction de Blanche Adilon-Lonardoni, l’irréel et le réel se heurtent au détour d’un travail de remémoration. Simon, metteur en scène, trouve un appareil photo jetable non développé sûrement utilisé dans les années 80 en RDA. Mais rien n’est sûr. Avec Camille et Nelly, il lance un projet de théâtre documentaire où la vérité se voit ironiquement mise en péril.
Tout commence par un objet : l’appareil photo jetable. Ou plutôt, par ce qu’il renferme. L’objet de tous les possibles, des projections et de la mémoire. Ce qu’il contient est le témoignage d’un monde disparu. Ici, l’appareil photo jetable, comme un écho du processus de création théâtral, est le départ d’un projet de théâtre documentaire.
Bien qu’au départ le metteur en scène et les deux comédiennes s’attèlent à des recherches documentaires plus ou moins sérieuses, le projet se transforme rapidement en quête obsessive de réponses. Mais le manque de traces ouvre rapidement la voie à tout fantasme de s’immiscer au sein des répétitions. La fiction s’installe sur des preuves bancales. C’est le cas des trois photographies, que contenait soi-disant l’appareil photo jetable. Les images deviennent des preuves irréfutables, prêtes à être décryptées.
Simon s’en va, libérant les comédiennes des chaînes du factuel. Entraînées dans une quête absurde, Camille et Nelly s’inventent et se racontent l’histoire de Utte, Leni et Ruth. Les répétitions deviennent alors le théâtre d’une fiction tragi-comique : celle des travailleur.euses de l’Allemagne de l’Est après la chute du mur de Berlin. L’extravagance et le grotesque s’invitent sur le plateau avec des navets se transforment en sortilèges et un éléphant surgit en pleine action. Non dénuée d’une nostalgie idéale, l’histoire d’Utte se déploie. Tandis que les usines fermes et où, refusant de voir ce monde disparaître, elle s’accroche à tout ce qui lui subsiste, les photographies deviennent des traces permettant de faire survivre ce qui semble voué à la disparition.
La temporalité devient floue. Le temps passe, c’est certain, mais quelle est la temporalité de la fiction et de l’autre ? Alors que les comédiennes incarnent Leni et Utte, ces seconds personnages prennent possession de leur corps et de leur parole. Fiction et réalité se heurtent l’une à l’autre. L’irréel envahit l’espace, de plus en plus déraisonnable : l’éléphant, les navets et la mère horrifique se matérialisent sur la scène. La salle assiste à l’invasion de l’imaginaire. À travers cette mise en abyme fictionnelle et théâtrale, se pose la question du besoin insatiable de se raconter des histoires. Combler le vide par une narration nourrie de stéréotypes, jusqu’à en inventer de toutes pièces.
Finalement, le rationnel et la déréalisation refont surface par le retour de Simon. Il révèle ironiquement les mensonges qui ont nourri leurs interprétations. Les photos ont été prises à Los Angeles au musée de la RDA. L’irréel, qui s’était imposé en réalité redevient irréel. Les fantômes Utte et Leni redeviennent fantômes et personnages de fiction. Camille et Nelly s’affaissent, leurs fantasmes et leurs envolées avec elles. La fin s’allonge sur un retour en arrière, comme une boucle infernale où cette fois la fiction est explicite. Le spectacle fictif est ainsi voué à l’échec et c’est dans cet échec que Lucky Flash trouve sa véritable essence : une critique de l’impossibilité documentaire.
Visuel : ©Pierre Morel
Wet Festival 9e édition, du 28 au 30 mars 2025.
Compagnie grièche à poitrine rose
Écriture et mise en scène : Blanche Adilon-Lonardoni
Collaboration artistique : Quentin Bardou
Interprétation : Quentin Bardou, Mélina Martin, Camille Soulerin
Création lumière : Juliette Romens
Création sonore : Maël Fusillier
Création costume : Marion Montel
Scénographie : Blanche Adilon-Lonardoni et Quentin Bardou
Regard chorégraphique : Maxime Aubert
Administration et production : Cécile Gaurand
Diffusion : Cécile Jeanson